EBIOS Risk Manager (EBIOS RM)
EBIOS RM (Expression des Besoins et Identification des Objectifs de Sécurité — Risk Manager) est la méthode française de référence pour l’analyse et le traitement du risque en cybersécurité. Elle est développée et maintenue par l’ANSSI (Agence Nationale de la Sécurité des Systèmes d’Information), publiée en 2018.
Elle remplace l’ancienne EBIOS 2010 et s’aligne sur les normes internationales ISO 27001/27005.
Philosophie§
EBIOS RM part des scénarios de menaces réalistes plutôt que d’une liste exhaustive de vulnérabilités. Elle place les attaquants (sources de risque) au centre de l’analyse.
L’objectif : identifier ce que des adversaires concrets pourraient faire contre un système précis, et décider comment s’en protéger.
Les 5 ateliers§
La méthode est structurée en 5 ateliers progressifs :
Atelier 1 — Cadrage et socle de sécurité§
- Définir le périmètre de l’étude (l’objet analysé)
- Identifier les biens essentiels (données, processus critiques)
- Appliquer un socle de sécurité de base (bonnes pratiques, normes)
- Identifier les écarts par rapport à ce socle
Atelier 2 — Sources de risque§
- Identifier les sources de risque (SR) : qui pourrait attaquer ?
- État, cybercriminels, concurrent, initié malveillant, hacktiviste…
- Définir leurs objectifs visés (OV) : pourquoi attaqueraient-ils ?
- Prioriser les couples SR/OV les plus pertinents
Atelier 3 — Scénarios stratégiques§
- Pour chaque SR/OV prioritaire, construire des chemins d’attaque à haut niveau
- Identifier les parties prenantes (fournisseurs, partenaires) comme vecteurs d’attaque
- Évaluer la vraisemblance de chaque scénario stratégique
- Déduire les mesures sur l’écosystème à prendre
Atelier 4 — Scénarios opérationnels§
- Décomposer les scénarios stratégiques en scénarios techniques détaillés
- Utiliser des arbres d’attaque (MITRE ATT&CK, kill chain…)
- Évaluer la vraisemblance à chaque étape
- Identifier les mesures techniques à mettre en place
Atelier 5 — Traitement du risque§
- Croiser vraisemblance × gravité pour évaluer chaque risque résiduel
- Décider du traitement :
- Réduire (mesures de sécurité)
- Accepter (le risque est tolérable)
- Transférer (assurance, sous-traitance)
- Refuser (ne pas faire l’activité)
- Produire un plan de traitement et un résumé dirigeant
Schéma global§
Atelier 1 : Cadrage
↓
Atelier 2 : Qui peut attaquer ? Pourquoi ?
↓
Atelier 3 : Comment (vision macro) ?
↓
Atelier 4 : Comment (vision technique) ?
↓
Atelier 5 : Que décide-t-on de faire ?
Utilisation§
EBIOS RM est recommandée (voire obligatoire) pour :
- Les Opérateurs d’Importance Vitale (OIV) — secteurs critiques en France
- Les Opérateurs de Services Essentiels (OSE) — directive NIS
- Les homologations SecNumCloud
- Tout projet soumis aux exigences de l’ANSSI
Livrables typiques§
- Cartographie des biens essentiels
- Liste des sources de risque priorisées
- Scénarios de risque documentés
- Plan de traitement des risques
- Tableau de bord sécurité pour la direction
Exemple pratique — Application e-commerce§
Atelier 1 : Cadrage§
Périmètre : Application web de vente en ligne "MaBottique.fr"
Biens essentiels :
BE1 — Données clients (coordonnées, historique d'achat)
BE2 — Données de paiement (numéros de carte, tokens PSP)
BE3 — Catalogue et stocks (propriété intellectuelle)
BE4 — Disponibilité du service (CA en temps réel)
Socle de sécurité appliqué :
✓ HTTPS partout (TLS 1.2+)
✓ Authentification admin avec MFA
✗ Pas de WAF (écart identifié)
✗ Logs insuffisants (écart identifié)
✗ Dépendances npm non auditées (écart identifié)
Atelier 2 : Sources de risque§
Sources de risque identifiées :
SR1 — Cybercriminel organisé
Objectif visé OV1 : Voler les données de paiement (revente Dark Web)
Priorité : HAUTE (cible classique, fort ROI pour l'attaquant)
SR2 — Concurrent malveillant
Objectif visé OV2 : Perturber le service (DDoS avant les soldes)
Priorité : MOYENNE
SR3 — Développeur prestataire mécontent
Objectif visé OV3 : Saboter ou exfiltrer le catalogue
Priorité : MOYENNE (accès légitime, motivé par rancune)
SR4 — Script kiddie
Objectif visé OV4 : Défacement ou SQLi opportuniste
Priorité : FAIBLE (peu ciblé, défenses basiques suffisent)
Couples SR/OV retenus pour la suite : SR1/OV1 et SR3/OV3
Atelier 3 : Scénarios stratégiques§
Scénario stratégique SS1 (SR1 — Cybercriminel / OV1 — Données paiement)
Chemin d'attaque :
[Internet] → Exploitation SQL Injection sur le formulaire de recherche
→ Accès à la base de données clients + tokens PSP
OU
[Internet] → Compromission du prestataire de maintenance (accès VPN)
→ Accès direct au serveur de production
Parties prenantes exposées :
- Prestataire hébergement (accès infra)
- PSP (processeur de paiement) — interface API
- Prestataire maintenance développement — accès source code + BDD de recette
Mesures sur l'écosystème :
→ Exiger le MFA chez le prestataire maintenance
→ Audit du contrat et des accès du PSP
→ Segmentation réseau : les prestataires n'accèdent qu'aux ressources nécessaires
Vraisemblance : 4/4 (cybercriminel bien équipé, SQLi commune, pas de WAF)
Gravité : 4/4 (données paiement = sanction CNIL + PCI DSS + perte de confiance)
Atelier 4 : Scénarios opérationnels§
Scénario opérationnel SO1.1 (décomposition de SS1 — voie SQLi)
Étape 1 : Reconnaissance
Technique : T1595 Active Scanning, T1596 Search Open Datasets (Shodan)
Vraisemblance : 4/4 (trivial)
Mesure : Pas de headers révélateurs (Server:, X-Powered-By:)
Étape 2 : SQLi sur formulaire de recherche
Technique : T1190 Exploit Public-Facing Application
Vraisemblance : 3/4 (paramètre non filtré identifié dans le code)
Mesure : Requêtes préparées (parameterized queries) + WAF
Étape 3 : Extraction de la base de données
Technique : T1005 Data from Local System (via sqlmap OUT_FILE)
Vraisemblance : 3/4 (utilisateur DB avec trop de droits)
Mesure : Principe du moindre privilège sur l'utilisateur BDD
Étape 4 : Exfiltration
Technique : T1048 Exfiltration Over Alternative Protocol (DNS)
Vraisemblance : 2/4 (nécessite un outil custom)
Mesure : Filtrage DNS sortant, DLP
Atelier 5 : Traitement du risque§
Risque résiduel R1 (SS1) :
Vraisemblance × Gravité = 3 × 4 = Risque CRITIQUE avant traitement
Plan de traitement :
Action 1 : Déployer un WAF (ModSecurity / Cloudflare WAF)
Responsable : Équipe infra | Délai : 1 mois | Impact : -1 vraisemblance
Coût estimé : 2 000€/an
Action 2 : Audit de code (toutes les requêtes BDD) + migration ORM
Responsable : Lead dev | Délai : 2 mois | Impact : -1 vraisemblance
Coût estimé : 5 jours/homme
Action 3 : Segmenter l'accès BDD (user applicatif = SELECT/INSERT seulement)
Responsable : DBA | Délai : 1 semaine | Impact : réduit la gravité
Coût estimé : Faible (configuration)
Action 4 : Tokenisation des données de paiement (déléguer au PSP)
Responsable : Architecte | Délai : 3 mois | Impact : -2 gravité
Coût estimé : Voir contrat PSP
Risque résiduel après traitement : 2 × 2 = Risque MODÉRÉ → ACCEPTÉ
Décision : Réduire (actions 1-4) + Transférer (assurance cyber)
Intégration avec MITRE ATT&CK§
EBIOS RM s’interface naturellement avec MITRE ATT&CK pour les ateliers 3 et 4 :
Atelier 3 (Scénarios stratégiques) ↔ Tactiques ATT&CK
Initial Access, Execution, Persistence, Lateral Movement...
Atelier 4 (Scénarios opérationnels) ↔ Techniques ATT&CK
T1190 Exploit Public-Facing Application
T1078 Valid Accounts
T1059 Command and Scripting Interpreter
...
Bénéfice :
→ Vocabulaire commun avec les équipes SOC
→ Mapping direct vers les règles de détection SIGMA
→ Évaluation de la couverture défensive sur chaque technique
Outils et ressources§
Outils officiels :
→ EBIOS RM Tool (ANSSI) : logiciel officiel gratuit pour conduire la méthode
→ Club EBIOS : communauté de praticiens, retours d'expérience
→ Guide ANSSI "La méthode EBIOS Risk Manager" (2018, mis à jour régulièrement)
Normes complémentaires :
→ ISO 27005 : gestion des risques de la sécurité de l'information
→ ISO 31000 : management du risque (générique)
→ NIST SP 800-30 : guide d'évaluation des risques (US)