Franz Boas (1858-1942)
Franz Boas est le fondateur de l’anthropologie américaine moderne. Physicien de formation devenu anthropologue par le terrain, il a combattu le racisme scientifique, posé les bases du relativisme culturel, formé une génération entière d’anthropologues (Mead, Benedict, Kroeber, Sapir, Herskovits) et transformé la discipline d’une branche de l’évolutionnisme en une science empirique rigoureuse.
Biographie§
| Date | Evenement |
|---|---|
| 1858 | Naissance à Minden (Westphalie, Prusse). Famille juive libérale |
| 1881 | Doctorat en physique (Université de Kiel). Thèse sur la couleur de l’eau |
| 1883-1884 | Expédition chez les Inuit de l’ile de Baffin (Arctique canadien). Tournant vers l’anthropologie |
| 1886 | Premier terrain chez les Kwakiutl (côte nord-ouest, Colombie-Britannique) |
| 1887 | Emigre aux Etats-Unis. Décision motivée par l’antisémitisme allemand |
| 1896 | Nommé à Columbia University (New York). Y restera jusqu’à sa mort |
| 1911 | The Mind of Primitive Man — attaque frontale contre le racisme scientifique |
| 1912 | Etude sur les changements morphologiques des immigrés — démontre la plasticité du crâne humain |
| 1942 | Mort lors d’un déjeuner à Columbia, en pleine conversation sur le racisme |
La rupture avec l’évolutionnisme§
L’évolutionnisme du XIXe siècle§
Avant Boas, l’anthropologie dominante (Lewis Henry Morgan, Edward Tylor) classait les sociétés sur une échelle unique du “primitif” au “civilisé” :
Sauvagerie → Barbarie → Civilisation
Ce schéma évolutionniste supposait que toutes les sociétés passaient par les mêmes stades, que les sociétés “primitives” représentaient le passé des sociétés “civilisées”, et que la civilisation occidentale était le sommet de l’évolution humaine.
La critique de Boas§
Boas démonte ce schéma sur plusieurs fronts :
| Argument | Detail |
|---|---|
| Empirique | Les données de terrain montrent une diversité irréductible. Les sociétés ne suivent pas un chemin unique |
| Méthodologique | Les évolutionnistes généralisent à partir de données fragmentaires et de sources de seconde main. Boas exige le terrain prolongé et la maitrise de la langue locale |
| Logique | Des sociétés de chasseurs-cueilleurs ont des systèmes de parenté, des mythologies et des arts aussi complexes que n’importe quelle “civilisation” |
| Moral | L’échelle évolutionniste justifie la colonisation et le racisme. Ce n’est pas de la science, c’est de l’idéologie |
Le relativisme culturel§
Boas formule le principe fondateur de l’anthropologie moderne : chaque culture doit être comprise dans son propre contexte, selon ses propres catégories, et non jugée à l’aune d’une autre.
Cela ne signifie pas que “tout se vaut” (reproche fréquent). Cela signifie que pour comprendre une pratique, il faut d’abord la situer dans le système de significations de la société qui la pratique. Juger avant de comprendre, c’est faire de l’ethnocentrisme, pas de la science.
Le particularisme historique§
Chaque culture est le produit de son histoire particulière — contacts, emprunts, adaptations, innovations locales. Il n’y a pas de loi universelle du développement culturel. Pour Boas, la seule méthode valide est l’étude détaillée de cas particuliers, pas la construction de grands systèmes théoriques.
La lutte contre le racisme scientifique§
L’étude sur les immigrés (1912)§
Boas mesure les cranes de 18 000 immigrés et de leurs enfants nés aux Etats-Unis. Résultat : la forme du crane (l’indice céphalique), supposée être un marqueur racial fixe, change d’une génération à l’autre selon l’environnement (alimentation, conditions de vie). Si le caractère le plus “objectif” de la classification raciale est plastique, la notion même de race biologique perd son fondement.
Positions publiques§
Boas est l’un des rares intellectuels de son époque à combattre frontalement le racisme :
- Il forme les premiers anthropologues afro-américains (Zora Neale Hurston, notamment)
- Il s’oppose aux lois eugénistes américaines
- Il dénonce le nazisme dès les années 1930 (ses livres sont brulés en Allemagne en 1933)
- Il démontre que les différences de “performance” entre groupes ethniques s’expliquent par les conditions sociales, non par la biologie
Les quatre champs§
Boas structure l’anthropologie américaine en quatre sous-disciplines intégrées, qui restent la structure des départements d’anthropologie aux Etats-Unis :
| Champ | Objet |
|---|---|
| Anthropologie culturelle | Croyances, pratiques, organisations sociales |
| Anthropologie physique | Evolution biologique, diversité corporelle |
| Archéologie | Traces matérielles des sociétés passées |
| Linguistique | Langues, leurs structures, leur lien avec la pensée |
L’idée est que l’humain est un tout — on ne peut pas séparer sa biologie de sa culture, ni sa culture de sa langue, ni son présent de son passé.
Travail de terrain chez les Kwakiutl§
Boas effectue plus d’une douzaine de séjours chez les Kwakiutl (aujourd’hui Kwakwaka’wakw) de la côte nord-ouest du Canada entre 1886 et 1930. Il documente minutieusement :
- Les potlatchs : cérémonies de redistribution des richesses (interdits par le gouvernement canadien de 1885 à 1951)
- La mythologie : des milliers de pages de récits transcrits en langue kwak’wala
- L’art : masques, totems, textiles — art d’une sophistication qui contredit l’idée de sociétés “primitives”
Elèves et héritage§
L’influence de Boas sur l’anthropologie américaine est sans équivalent. Ses élèves à Columbia forment la première génération de l’anthropologie professionnelle américaine :
| Elève | Contribution |
|---|---|
| Alfred Kroeber | Concept de “superorganique” (la culture comme système autonome) |
| Edward Sapir | Linguistique anthropologique, hypothèse Sapir-Whorf (la langue structure la pensée) |
| Ruth Benedict | Patterns of Culture (1934) — chaque culture a une “personnalité” dominante |
| Margaret Mead | Etude des rôles de genre en Océanie, anthropologie publique |
| Melville Herskovits | Etudes afro-américaines, continuités culturelles africaines dans le Nouveau Monde |
| Zora Neale Hurston | Folklore afro-américain et caribéen, littérature |
Ce qui reste de Boas§
- Le relativisme culturel est devenu le présupposé de base de toute anthropologie sérieuse
- La critique des races biologiques est confirmée par la génétique moderne (la variation intra-groupe dépasse la variation inter-groupes)
- L’exigence du terrain prolongé et de la maitrise linguistique reste le standard méthodologique
- La structure en quatre champs organise toujours l’anthropologie américaine