Théorie de l'Art
La théorie de l’art tente de répondre à des questions que l’art lui-même ne pose pas explicitement : qu’est-ce qu’une oeuvre d’art ? Pourquoi certains objets sont-ils de l’art et d’autres non ? Qu’est-ce que la beauté ? L’art a-t-il une fonction ? Ces questions traversent la philosophie occidentale depuis l’Antiquité.
Philosophie de l’art§
Le problème de la définition§
Définir “l’art” est un problème que personne n’a résolu de manière définitive. Chaque époque a sa réponse, et chaque réponse est remise en cause par les oeuvres qui la suivent.
| Penseur | Position | Conséquence |
|---|---|---|
| Platon (~380 av. J.-C.) | L’art est une imitation (mimesis) d’une imitation. Le monde sensible est déjà une copie des Formes idéales ; l’art copie cette copie. Il est donc doublement éloigné de la vérité. | Platon exclut les poètes de la cité idéale (La République, livre X). L’art est dangereux car il séduit les émotions au lieu d’éduquer la raison. |
| Aristote (~335 av. J.-C.) | L’art est aussi imitation, mais utile. La tragédie provoque la catharsis (purgation des émotions de pitié et de terreur). L’art montre ce qui pourrait être, pas seulement ce qui est. | Réhabilitation de l’art : il a une fonction psychologique et cognitive. La Poétique fonde la théorie littéraire et dramatique. |
| Kant (1790) | Le jugement esthétique est désintéressé : la beauté n’a rien à voir avec l’utilité, la morale ou le plaisir des sens. “Est beau ce qui plaît universellement sans concept.” | L’art est séparé de l’artisanat (pas de fonction utilitaire) et de la morale. Fondation de l’esthétique moderne. Critique de la faculté de juger. |
| Hegel (~1820) | L’art est une manifestation sensible de l’Idée (l’Absolu). Il évolue dialectiquement : art symbolique (Orient) → art classique (Grèce) → art romantique (chrétien). | Hegel annonce la “mort de l’art” : la philosophie et la religion expriment désormais l’Absolu mieux que l’art. L’art a accompli sa mission historique. |
| Nietzsche (1872) | L’art est l’expression de deux pulsions : apollinien (forme, ordre, raison) et dionysiaque (ivresse, chaos, pulsion). Le grand art naît de leur tension. | La Naissance de la tragédie. L’art n’est pas imitation mais force vitale. Influence majeure sur l’expressionnisme et l’art moderne. |
| Heidegger (1935) | L’oeuvre d’art révèle la vérité (aletheia). Elle ouvre un “monde” et montre la “terre” (la matérialité irréductible). L’art n’imite pas le réel — il le fonde. | L’Origine de l’oeuvre d’art. Exemple célèbre : les chaussures de paysan de Van Gogh révèlent le monde du travail rural. |
| Walter Benjamin (1936) | La reproduction technique (photo, cinéma) détruit l’aura de l’oeuvre : son unicité, sa présence dans le temps et l’espace. L’art de masse est démocratique mais perd sa dimension rituelle. | L’OEuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique. Texte fondateur pour penser l’art à l’ère de la photographie, du cinéma et du numérique. |
| Adorno (1970) | L’art authentique résiste à la société marchande. L’industrie culturelle (cinéma commercial, musique pop) transforme l’art en marchandise et neutralise sa force critique. | Théorie esthétique. Défense de l’art difficile (Schoenberg, Beckett, Kafka) contre le divertissement de masse. |
| Arthur Danto (1964) | Ce qui fait qu’un objet est de l’art, c’est le monde de l’art (institutions, théories, histoire) qui l’entoure. Les Brillo Boxes de Warhol sont de l’art parce qu’elles sont présentées comme telles dans un contexte artistique. | Théorie institutionnelle. L’art ne se définit plus par ses propriétés visuelles mais par son contexte. Danto annonce aussi la “fin de l’art” : tout peut être de l’art, il n’y a plus de direction historique. |
La question de la beauté§
La beauté n’est plus le critère de l’art depuis le XXe siècle, mais elle reste une question philosophique centrale.
| Concept | Definition | Penseurs |
|---|---|---|
| Le Beau | Harmonie, proportion, ordre. Produit un plaisir calme et universel | Platon (le Beau comme Forme idéale), Kant (plaisir désintéressé), Winckelmann (“noble simplicité et grandeur sereine”) |
| Le Sublime | Ce qui dépasse l’entendement et provoque un mélange de terreur et d’admiration. La tempête, l’infini, le gouffre | Burke (Recherche sur le sublime et le beau, 1757), Kant (sublime mathématique et dynamique), Turner en peinture |
| Le Pittoresque | L’irrégulier, le rugueux, le charmant dans sa variété. La ruine, le paysage sauvage | William Gilpin, Uvedale Price (XVIIIe siècle anglais) |
| Le Grotesque | Le monstrueux, le difforme, le mélange des registres (comique et horrible). Gargouilles, Bosch, Goya | Victor Hugo (préface de Cromwell, 1827), Mikhaïl Bakhtine (le carnavalesque) |
| Le Camp | L’excès, l’artifice, le “tellement mauvais que c’est bon”. Art qui exagère intentionnellement | Susan Sontag (Notes on Camp, 1964) |
Histoire de l’art comme discipline§
L’histoire de l’art n’est pas seulement un récit chronologique des styles. C’est une discipline avec ses méthodes, ses débats et ses écoles de pensée.
Fondateurs§
- Giorgio Vasari (1511-1574) : Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes (1550). Premier historien de l’art, il construit le récit d’un progrès continu de Giotto à Michel-Ange. Modèle biographique (l’art s’explique par le génie de l’artiste).
- Johann Joachim Winckelmann (1717-1768) : Histoire de l’art de l’Antiquité (1764). Premier à analyser l’art par styles plutôt que par biographies. Fixe l’idéal de “noble simplicité et grandeur sereine” de l’art grec. Fondateur de l’archéologie classique et du néoclassicisme.
Méthodes d’analyse§
| Méthode | Principe | Représentants |
|---|---|---|
| Formalisme | Analyser l’oeuvre par ses propriétés visuelles : forme, couleur, ligne, composition, espace. L’oeuvre parle par elle-même, sans contexte biographique ou social | Heinrich Wölfflin (Principes fondamentaux, 1915 — 5 paires : linéaire/pictural, plan/profondeur, forme fermée/ouverte, multiplicité/unité, clarté/obscurité), Clement Greenberg, Roger Fry |
| Iconographie / Iconologie | Identifier les sujets représentés (iconographie) puis interpréter leur signification culturelle profonde (iconologie). Trois niveaux : description → identification → interprétation | Erwin Panofsky (Essais d’iconologie, 1939). Exemple : une femme tenant une balance n’est pas “une femme avec une balance” (description) mais “la Justice” (iconographie) qui exprime “l’idéal de justice du XVIIe siècle néerlandais” (iconologie) |
| Sociologie de l’art | L’art est un produit des conditions sociales, économiques et politiques. Patronage, marché, classe sociale de l’artiste et du public déterminent ce qui est produit | Arnold Hauser (Histoire sociale de l’art, 1951), Pierre Bourdieu (La Distinction, 1979 ; Les Règles de l’art, 1992) |
| Marxisme | L’art reflète les rapports de production. L’idéologie de la classe dominante se manifeste dans l’art de chaque époque | Arnold Hauser, John Berger (Ways of Seeing, 1972 — comment la reproduction et la publicité transforment la perception de l’art), T.J. Clark |
| Psychanalyse | L’oeuvre exprime l’inconscient de l’artiste (Freud) ou les structures symboliques universelles (Lacan). L’art sublime les pulsions | Freud (analyse de Léonard de Vinci, 1910), Ernst Kris, Jacques Lacan |
| Féminisme | Interroge l’absence des femmes dans le canon artistique et les représentations du corps féminin. Pourquoi pas de “grandes femmes artistes” ? | Linda Nochlin (“Why Have There Been No Great Women Artists?”, 1971), Griselda Pollock, les Guerrilla Girls |
| Postcolonialisme | Critique le récit eurocentrique de l’histoire de l’art. Les “arts premiers” ne sont pas des étapes primitives mais des traditions autonomes. Questionne le pillage et l’exposition des oeuvres colonisées | Edward Said (Orientalism, 1978), Homi Bhabha, débats sur la restitution des oeuvres (rapport Sarr-Savoy, 2018) |
Critique d’art§
La critique d’art est une pratique distincte de l’histoire de l’art : elle porte un jugement sur les oeuvres contemporaines, influence le goût et oriente le marché.
| Critique | Epoque | Contribution |
|---|---|---|
| Denis Diderot | XVIIIe siècle | Inventeur de la critique d’art moderne. Ses Salons (1759-1781) commentent les expositions de l’Académie royale. Prose vivante, descriptions quasi cinématographiques des tableaux |
| Charles Baudelaire | XIXe siècle | Le Peintre de la vie moderne (1863). Définit la modernité en art : saisir le “transitoire, le fugitif, le contingent” de la vie urbaine. Champion de Delacroix contre Ingres, défenseur de Manet |
| John Ruskin | XIXe siècle | Modern Painters (1843-1860). Défenseur de Turner et des Préraphaélites. L’art doit être moral et vrai. Influence majeure sur le mouvement Arts & Crafts |
| Clement Greenberg | XXe siècle | Théoricien de l’expressionnisme abstrait. Chaque art doit explorer ce qui lui est propre : pour la peinture, la planéité (flatness) du support. Défenseur de Pollock, Rothko, Louis. Avant-Garde and Kitsch (1939) |
| Harold Rosenberg | XXe siècle | Rival de Greenberg. Invente le terme “Action Painting” (1952). Pour lui, la toile est une “arène” où l’artiste agit |
| Rosalind Krauss | XXe siècle | Postmodernisme, post-structuralisme. Sculpture in the Expanded Field (1979). Remet en question les catégories traditionnelles (peinture, sculpture) |
Institutions de l’art§
Musées§
Le musée public est une invention récente :
| Musée | Ouverture | Particularité |
|---|---|---|
| British Museum | 1759 | Premier grand musée public. Collection encyclopédique. Débats sur la restitution (marbres d’Elgin, bronzes du Bénin) |
| Louvre | 1793 | Ouvert pendant la Révolution française dans le palais royal. Symbole de la démocratisation de l’art |
| Metropolitan Museum | 1870 | New York, collection universelle |
| MoMA | 1929 | New York, premier musée dédié à l’art moderne. Définit le canon de l’art moderne occidental |
| Centre Pompidou | 1977 | Paris, architecture provocante (Piano & Rogers). Art moderne et contemporain, bibliothèque |
| Tate Modern | 2000 | Londres, ancienne centrale électrique. Art contemporain gratuit |
Les débats actuels portent sur la restitution des oeuvres coloniales (rapport Sarr-Savoy en France, 2018), la décolonisation des collections (quels récits les musées perpétuent-ils ?), et la gratuité d’accès.
Marché de l’art§
Le marché de l’art est un système où la valeur des oeuvres est déterminée par l’offre, la demande, et un réseau d’acteurs interdépendants :
| Acteur | Role |
|---|---|
| Galeries | Représentent les artistes, organisent les expositions, vendent aux collectionneurs |
| Maisons de vente | Christie’s (1766) et Sotheby’s (1744) dominent les enchères. Phillips en troisième |
| Collectionneurs | Individus et fondations privées. Influence sur la cote des artistes |
| Foires | Art Basel (Bâle, Miami, Hong Kong), FIAC/Art Basel Paris, Frieze (Londres) |
| Biennales | Venise (1895, la plus ancienne), Sao Paulo, Documenta (Kassel, tous les 5 ans), Whitney Biennial |
Records : Salvator Mundi (attribué à Léonard de Vinci) vendu 450 millions de dollars en 2017. L’art est devenu un actif financier : fonds d’investissement, ports francs (Genève, Luxembourg) où les oeuvres sont stockées sans être exposées.
L’art après la “fin de l’art”§
Hegel (1820), Danto (1984) et Belting (1983) ont chacun proclamé une “fin de l’art” — non pas que l’art cesse d’être produit, mais que le récit linéaire d’un progrès artistique (de la mimesis à l’abstraction) est terminé. Depuis les années 1960 :
- Tout peut être de l’art : un urinoir (Duchamp), une boîte de savon (Warhol), un concept sans objet (Art conceptuel), une action éphémère (performance), une donnée numérique (NFT)
- Il n’y a plus de style dominant : l’art contemporain est un pluralisme de pratiques coexistantes
- La frontière art/non-art se négocie au cas par cas, dans un dialogue entre l’artiste, les institutions et le public
- La question “est-ce de l’art ?” est remplacée par “qu’est-ce que cette oeuvre fait ?” (comment elle affecte, questionne, dérange)