Modèles de Communication
Trois grandes manières de répondre à la question « qu’est-ce que communiquer ? » — chacune née d’un contexte historique différent et apportant un outil d’analyse distinct.
Modèle de Shannon-Weaver (1949) — le modèle mathématique§
Né chez Bell Laboratories pour optimiser la transmission télégraphique et téléphonique. Communiquer, c’est faire passer un message d’un point A à un point B en luttant contre la dégradation du signal.
flowchart LR
Source[Source<br/>de l'information] --> Emetteur[Émetteur<br/>codage]
Emetteur --> Canal[Canal]
Bruit[Bruit] -.perturbe.-> Canal
Canal --> Recepteur[Récepteur<br/>décodage]
Recepteur --> Destinataire[Destinataire]
Concepts clés :
- Bruit : toute interférence (parasite radio, faute de frappe, accent étranger, malentendu culturel)
- Redondance : répétition volontaire pour résister au bruit. Exemple : épeler « B comme Bravo » au téléphone, ou les accusés de réception en informatique.
Exemple concret : envoyer un SMS sous un orage. La source = ton idée. L’émetteur = ton pouce qui tape. Le canal = les ondes 4G. Le bruit = la perte de signal. Le récepteur = le téléphone du destinataire. Le destinataire = ton ami qui lit.
Limites : modèle linéaire et unidirectionnel — il ignore le feedback, le contexte et le sens. Très bon pour les machines, insuffisant pour les humains.
Modèle de Jakobson (1960) — les six fonctions du langage§
Roman Jakobson, linguiste russe, enrichit Shannon-Weaver en remarquant que chaque élément de la communication peut devenir le centre du message. Six éléments → six fonctions.
flowchart TB
subgraph Elements["Six éléments"]
Cont[CONTEXTE]
Emet[ÉMETTEUR]
Mess[MESSAGE]
Dest[DESTINATAIRE]
Canal[CANAL]
Code[CODE]
end
Cont -.-> F1[Référentielle]
Emet -.-> F2[Émotive]
Mess -.-> F3[Poétique]
Dest -.-> F4[Conative]
Canal -.-> F5[Phatique]
Code -.-> F6[Métalinguistique]
| Fonction | Centrée sur | Exemple |
|---|---|---|
| Référentielle | le contexte (le monde) | « Il pleut à Paris » — j’informe |
| Émotive | l’émetteur | « Aïe ! », « Je suis épuisé. » — j’exprime mon état |
| Conative | le destinataire | « Ferme la porte ! », « Achetez Coca-Cola » — j’agis sur l’autre |
| Phatique | le canal | « Allô ? Tu m’entends ? », « Hum-hum… » — je maintiens le contact |
| Métalinguistique | le code | « Que veut dire épistolaire ? » — je parle de la langue elle-même |
| Poétique | le message lui-même | « Veni, vidi, vici », slogans rimés, poésie — la forme compte autant que le sens |
Plusieurs fonctions sont toujours présentes à la fois ; ce qui change, c’est laquelle domine. Un poème met la fonction poétique au premier plan, une publicité la conative, une dispute amoureuse l’émotive.
École de Palo Alto (années 1950-60) — la communication comme système§
Groupe interdisciplinaire californien (Gregory Bateson, Paul Watzlawick, Don Jackson). Rupture radicale : on n’étudie plus un message isolé mais le système relationnel entre les interlocuteurs. La référence est Une logique de la communication (Watzlawick, 1967).
Les cinq axiomes§
1. On ne peut pas ne pas communiquer. Tout comportement en présence d’autrui est message. Refuser de répondre, tourner le dos, garder le silence — tout cela communique quelque chose.
2. Toute communication a un niveau de contenu et un niveau de relation.
- Contenu : ce qui est dit (« passe-moi le sel »)
- Relation : ce que cela dit du lien (ton sec d’un patron, ton tendre d’un conjoint) Le second cadre le premier — on peut être d’accord sur le contenu et en conflit sur la relation.
3. La nature de la relation dépend de la ponctuation des séquences. Chacun découpe l’enchaînement des événements à sa façon. Exemple classique : un couple en conflit. Elle : « Je me referme parce que tu cries. » Lui : « Je crie parce que tu te refermes. » Même boucle, ponctuation opposée — et chacun se croit dans la réaction, jamais dans l’action.
4. Communication digitale et analogique.
- Digitale : les mots, le verbal, conventionnel (le mot « chat » n’a aucun rapport avec l’animal)
- Analogique : le non-verbal, ressemblant (un sourire ressemble à la joie, une posture voûtée à l’abattement) Les conflits naissent souvent du désaccord entre les deux : dire « tout va bien » avec une voix tremblante.
5. Communication symétrique ou complémentaire.
- Symétrique : les partenaires sont sur le même plan (rivalité, surenchère) — deux experts qui s’affrontent
- Complémentaire : positions différentes et emboîtées — médecin/patient, parent/enfant
La double contrainte (double bind)§
Concept central de Bateson, étudié à l’origine sur la schizophrénie. C’est une situation où :
- Deux messages contradictoires sont émis simultanément (contenu vs relation, verbal vs non-verbal)
- La victime ne peut ni commenter la contradiction ni quitter le champ relationnel
Exemple : une mère qui dit à son enfant « viens m’embrasser » avec un corps raide qui se recule. S’il vient, il sent le rejet ; s’il ne vient pas, il viole l’injonction. Toute réponse est perdante. Répété mille fois, ce schéma peut produire des troubles graves.
Comment choisir le bon modèle§
| Question | Modèle utile |
|---|---|
| Pourquoi mon message n’est-il pas arrivé clairement ? | Shannon-Weaver (chercher le bruit) |
| Pourquoi ce slogan/poème fonctionne-t-il ? | Jakobson (quelle fonction domine ?) |
| Pourquoi tournons-nous toujours en rond dans cette dispute ? | Palo Alto (quelle relation, quelle ponctuation, quelle double contrainte ?) |