Histoire des Kurdes
Les Kurdes forment l’un des plus grands peuples du monde sans État propre. Estimés entre 30 et 45 millions, ils sont répartis principalement sur quatre pays au cœur du Moyen-Orient : Turquie, Iran, Irak et Syrie. Leur histoire moderne est marquée par les promesses non tenues de la fin de la Première Guerre mondiale, par des autonomies arrachées de haute lutte, et par des génocides dont la mémoire structure encore l’identité collective.
Géographie et démographie§
Population estimée§
| Pays | Population kurde | % population nationale |
|---|---|---|
| Turquie (sud-est) | ~14,7 millions | 18–25 % |
| Iran (ouest) | ~8 millions | ~10 % |
| Irak (nord) | ~5,5 millions | 15–20 % |
| Syrie (nord-est) | ~2,5–3,5 millions | 9–15 % |
| Diaspora (Europe, Caucase) | ~2 millions | — |
Le Kurdistan§
Le terme Kurdistan (“pays des Kurdes”) désigne l’aire géographique de peuplement kurde, à cheval sur les quatre pays. Aucun État ne porte ce nom : seule la Région autonome du Kurdistan irakien (KRG) bénéficie d’un statut officiel reconnu depuis la Constitution irakienne de 2005.
Religion dominante : islam sunnite (~75 %), avec d’importantes minorités alévies, chiites, yézidies, chrétiennes et juives.
Langue : kurde, famille indo-iranienne, principalement deux dialectes : kurmanji (nord, le plus parlé) et sorani (sud, écrit en alphabet arabe modifié).
Le tournant manqué : Sèvres et Lausanne (1920–1923)§
À la fin de la Première Guerre mondiale, le démantèlement de l’Empire ottoman semble ouvrir la voie à un État kurde.
Traité de Sèvres (10 août 1920) : signé entre les Alliés et le sultan ottoman, il prévoit explicitement (articles 62 à 64) la création d’un Kurdistan autonome au sud-est de l’Anatolie, avec possibilité d’indépendance si la Société des Nations le constate dans un délai d’un an.
Mais le traité n’est jamais ratifié. La guerre d’indépendance turque menée par Mustafa Kemal renverse la situation militaire.
Traité de Lausanne (24 juillet 1923) : il remplace Sèvres et fixe les frontières de la Turquie moderne sans aucune mention d’un État kurde. Les Kurdes se retrouvent répartis entre la Turquie, le Royaume d’Irak (mandat britannique), la Syrie (mandat français) et l’Iran.
C’est le moment fondateur du “problème kurde” contemporain : un peuple coupé en quatre par des frontières qu’il n’a pas négociées.
La République de Mahabad (1946)§
Premier — et bref — État kurde de l’histoire moderne.
Contexte : pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Iran est occupé par les Britanniques au sud et les Soviétiques au nord. Au retrait des forces britanniques, l’URSS soutient l’émergence d’entités séparatistes dans le nord-ouest iranien.
Janvier 1946 : proclamation de la République de Mahabad, capitale Mahabad, président Qazi Muhammad. Drapeau adopté qui est encore aujourd’hui celui des Kurdes.
Décembre 1946 : retrait soviétique sous pression américaine, l’armée iranienne reconquiert la région. Qazi Muhammad est pendu publiquement le 31 mars 1947.
L’expérience aura duré 11 mois, mais elle reste une référence symbolique majeure pour le nationalisme kurde.
Les Kurdes en Irak§
Mustafa Barzani et le PDK (1946–1991)§
Mulla Mustafa Barzani, qui avait combattu pour la République de Mahabad, fonde le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) et mène une guérilla intermittente contre Bagdad pendant des décennies.
Accord d’autonomie de mars 1970 : Saddam Hussein, alors numéro 2 du régime baasiste, signe avec Barzani un accord d’autonomie. L’application est sabotée par Bagdad, l’accord s’effondre en 1974.
La guerre Iran-Irak et les Kurdes (1980–1988)§
Pendant la guerre Iran-Irak, les Kurdes des deux pays sont instrumentalisés : Téhéran arme les Kurdes irakiens contre Bagdad, Bagdad arme les Kurdes iraniens contre Téhéran. Les peshmergas du PDK et de l’UPK (Union patriotique du Kurdistan, fondée par Jalal Talabani en 1975) coopèrent par moments avec l’Iran.
La campagne d’Anfal (1988) — un génocide§
De février à septembre 1988, le régime de Saddam Hussein lance l’opération Anfal, dirigée par son cousin Ali Hassan al-Majid, surnommé “Ali le Chimique”.
Huit phases d’opérations militaires combinant :
- Bombardements à l’arme conventionnelle et chimique
- Exécutions de masse
- Destruction de plus de 4 000 villages
- Déportations forcées vers des camps
Halabja (16 mars 1988) : épisode le plus connu, bombardement chimique (gaz moutarde, sarin, tabun) qui tue 5 000 civils kurdes en quelques heures.
Bilan total Anfal : 50 000 à 180 000 morts selon les estimations. Reconnu comme génocide par la justice irakienne post-Saddam (2007) et par plusieurs parlements (Royaume-Uni 2013, Suède 2012, Norvège 2012).
Autonomie et Région du Kurdistan irakien§
Après la guerre du Golfe (1991) : la coalition occidentale impose une zone d’exclusion aérienne au nord du 36e parallèle pour protéger les Kurdes. Profitant de cette protection, le PDK et l’UPK constituent une administration autonome de fait.
Constitution irakienne de 2005 : le Gouvernement régional du Kurdistan (KRG) est officiellement reconnu comme entité fédérale, avec capitale Erbil, parlement, armée propre (les peshmergas, environ 200 000 hommes).
Référendum d’indépendance du 25 septembre 2017 : 92,7 % pour l’indépendance avec 72 % de participation. Mais Bagdad, l’Iran, la Turquie et la communauté internationale refusent de reconnaître le résultat. L’armée irakienne reprend la ville disputée de Kirkouk en quelques jours. Le projet d’indépendance est gelé.
Les Kurdes en Turquie§
La répression kémaliste§
La République turque fondée par Mustafa Kemal Atatürk en 1923 repose sur un nationalisme ethnique unitaire qui nie l’existence même des Kurdes — officiellement appelés “Turcs des montagnes”. La langue kurde est interdite dans l’enseignement et l’espace public jusqu’en 1991.
Révoltes écrasées :
- Cheikh Saïd (1925) — révolte religieuse et nationaliste, écrasée
- Ararat (1930) — République kurde proclamée en zone montagneuse, écrasée
- Dersim (1937–1938) — zone alévie kurde, répression militaire qui fait 13 000 à 70 000 morts (chiffres débattus, longtemps tabous en Turquie)
Le PKK et la guerre depuis 1984§
Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) est fondé en 1978 par Abdullah Öcalan, militant marxiste-léniniste. À partir de 1984, il lance une guérilla armée contre l’État turc.
Bilan du conflit (1984–2024) : environ 40 000 morts, principalement kurdes ; villages détruits, déplacements massifs vers les villes turques de l’ouest.
Capture d’Öcalan (15 février 1999) : arrêté à Nairobi par les services turcs avec l’aide de la CIA, condamné à mort puis à la prison à vie sur l’île d’İmralı, où il est toujours détenu.
Depuis sa cellule, Öcalan a profondément transformé la doctrine du PKK : abandon du marxisme-léninisme pour le confédéralisme démocratique (inspiré du libertaire américain Murray Bookchin), promotion de l’autonomie locale, du féminisme et de l’écologie. Cette doctrine inspire aujourd’hui directement l’expérience du Rojava en Syrie.
Mai 2025 : à l’appel d’Öcalan depuis sa prison, le PKK annonce officiellement sa dissolution et la fin de la lutte armée — étape historique sous réserve d’application effective.
Les Kurdes en Syrie : le Rojava§
Les Kurdes de Syrie (~10 % de la population) sont historiquement marginalisés par le régime baasiste : environ 300 000 d’entre eux ont été privés de citoyenneté à partir de 1962 sur la base d’un recensement orienté.
2012 : profitant du retrait du régime de Bachar al-Assad des zones kurdes au début de la guerre civile, le PYD (Parti de l’Union démocratique, lié au PKK) prend le contrôle du nord-est syrien et proclame une Administration autonome du nord-est souvent appelée Rojava (“Ouest” en kurde, c’est-à-dire le Kurdistan occidental).
Le YPG, le YPJ et les FDS§
- YPG (Yekîneyên Parastina Gel, Unités de protection du peuple) — branche armée masculine, ~35 000–60 000 combattants
- YPJ (Yekîneyên Parastina Jin, Unités de protection des femmes) — branche féminine exclusivement, ~24 000 combattantes, devenue symbole international
- FDS (Forces démocratiques syriennes) — coalition créée en octobre 2015 sous parrainage américain, pivot de la lutte anti-Daesh
La guerre contre Daesh§
Septembre 2014 – janvier 2015 : bataille de Kobané. Les YPG-YPJ résistent au siège de Daesh avec l’appui aérien de la coalition. La résistance de Kobané devient un événement médiatique mondial et un tournant militaire contre l’État islamique.
Mars 2019 : les FDS prennent Baghouz, dernier réduit de Daesh en Syrie. Fin du “califat” territorial.
Sous pression turque§
Pour Ankara, les YPG ne sont qu’une extension du PKK, donc une organisation terroriste. La Turquie a mené plusieurs offensives militaires contre les zones kurdes syriennes :
- Bouclier de l’Euphrate (2016–2017) — limite l’extension kurde
- Rameau d’olivier (2018) — occupation de l’enclave d’Afrin, expulsion d’une grande partie de la population kurde
- Source de paix (2019) — après le retrait américain partiel ordonné par Trump, occupation de la bande frontalière entre Tell Abyad et Ras al-Aïn
Acteurs politiques principaux§
| Mouvement | Pays | Fondation | Nature |
|---|---|---|---|
| PDK (Parti démocratique du Kurdistan) | Irak | 1946 | Conservateur, clan Barzani |
| UPK (Union patriotique du Kurdistan) | Irak | 1975 | Social-démocrate, clan Talabani |
| PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) | Turquie | 1978 | Confédéraliste démocratique (ex-marxiste) |
| PYD (Parti de l’Union démocratique) | Syrie | 2003 | Lié au PKK, gouverne le Rojava |
| Komala / PDKI | Iran | 1969 / 1945 | Opposition kurde iranienne |
Tableau récapitulatif chronologique§
| Date | Événement |
|---|---|
| 1920 | Traité de Sèvres prévoit un Kurdistan |
| 1923 | Lausanne enterre le projet |
| 1925 | Révolte de Cheikh Saïd écrasée |
| 1937–38 | Massacre de Dersim |
| 1946 | République de Mahabad (11 mois) |
| 1961–70 | Première guerre du Kurdistan irakien |
| 1978 | Fondation du PKK |
| 1984 | Début de la guérilla PKK en Turquie |
| 1988 | Anfal et Halabja en Irak |
| 1991 | Zone d’exclusion aérienne au nord de l’Irak |
| 1999 | Capture d’Öcalan |
| 2005 | Constitution irakienne reconnaît le KRG |
| 2012 | Autonomie kurde en Syrie (Rojava) |
| 2014–15 | Bataille de Kobané |
| 2017 | Référendum d’indépendance kurde irakien (rejeté) |
| 2018 | Occupation turque d’Afrin |
| 2019 | Chute de Baghouz, fin du califat de Daesh |
| 2025 | Annonce de dissolution du PKK |