Le Communisme au XXe siècle
Le communisme comme régime politique et historique se distingue du marxisme comme corpus théorique : il en est une réalisation partielle, contestée, et déformée. De 1917 à 1991, le communisme a gouverné jusqu’à un tiers de la population mondiale, structuré la Guerre froide, et laissé un bilan qui reste l’un des plus discutés du siècle.
Marxisme et communisme : une distinction essentielle§
| Niveau | Définition |
|---|---|
| Marxisme | Corpus théorique de Marx et Engels — philosophie, économie politique, théorie de l’histoire |
| Communisme (utopie) | Société sans classes, sans État, sans propriété privée, telle que projetée par Marx |
| Communisme (mouvement) | Partis et organisations se réclamant du marxisme depuis 1917 |
| Communisme (régime) | États gouvernés par un parti communiste au pouvoir |
Marx n’a jamais vu de régime communiste ; tous ceux qui se réclament de lui surgissent après sa mort. La question — « Marx est-il responsable du goulag ? » — reste l’une des plus débattues du siècle.
1917 : la rupture bolchevique§
La Révolution russe§
Février 1917 Chute du tsar Nicolas II, gouvernement provisoire
Avril Retour de Lénine — "Thèses d'avril" : tout le pouvoir aux soviets
Octobre Coup de force bolchevique à Petrograd
1918-1921 Guerre civile, communisme de guerre, intervention étrangère
1921 NEP (Nouvelle Politique Économique), recul tactique
1922 Création de l'URSS
1924 Mort de Lénine — début de la succession
Léninisme : l’innovation théorique§
Lénine ajoute au marxisme trois éléments décisifs qui définiront tout le communisme du XXᵉ :
- Le parti d’avant-garde — les ouvriers laissés à eux-mêmes n’atteignent qu’une conscience « tradeunioniste » ; il faut un parti de révolutionnaires professionnels (Que faire ?, 1902)
- Le centralisme démocratique — débat interne, mais discipline absolue une fois la décision prise
- L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916) — la révolution peut éclater dans le « maillon faible » (Russie agraire) plutôt que dans les pays industriels avancés
Cette dernière thèse justifie a posteriori le décalage entre les prédictions de Marx (révolution en Angleterre, Allemagne) et la géographie réelle des révolutions communistes (Russie, Chine, Cuba, Vietnam).
L’Internationale communiste (Komintern, 1919-1943)§
Fondée par Lénine pour fédérer les partis communistes mondiaux, le Komintern impose :
- les 21 conditions d’adhésion (1920) — exclusion des éléments réformistes, soumission aux directives de Moscou
- la rupture avec la social-démocratie (« social-fascistes » dans les années 1930)
- la ligne de front populaire (1935) après la victoire d’Hitler
- la dissolution en 1943 comme geste envers les alliés occidentaux
Le Komintern transforme le communisme en mouvement mondial coordonné depuis Moscou — au prix de subordinations parfois suicidaires (cas du PC allemand face au nazisme).
Le stalinisme (1924-1953)§
À la mort de Lénine, Staline élimine progressivement Trotsky, Zinoviev, Kamenev, Boukharine. Sous son pouvoir :
| Domaine | Trait dominant |
|---|---|
| Doctrine | « Socialisme dans un seul pays » — abandon de la révolution mondiale |
| Économie | Plans quinquennaux (à partir de 1928), industrialisation à marche forcée |
| Agriculture | Collectivisation (1929-1933) — destruction de la paysannerie, famine en Ukraine (Holodomor, 3-5 millions de morts) |
| Politique | Grandes Purges (1936-1938), procès de Moscou, exécutions et déportations |
| Système concentrationnaire | Goulag — jusqu’à 2,5 millions de détenus simultanés en 1953 |
| Idéologie | Codification du marxisme-léninisme ; Diamat (matérialisme dialectique) en doctrine d’État |
| Culte | Personnalité, falsification de l’histoire, déstalinisation seulement en 1956 (rapport Khrouchtchev) |
Le stalinisme installe un modèle dont les autres régimes communistes hériteront, plus ou moins atténué : parti unique, planification centrale, police politique, terreur sélective.
L’expansion : 1945-1979§
Le bloc de l’Est§
Après 1945, l’Armée rouge installe des régimes communistes dans toute l’Europe centrale et orientale :
- 1944-1948 : Pologne, Roumanie, Bulgarie, Hongrie, Tchécoslovaquie, Allemagne de l’Est, Albanie
- 1948 : « Coup de Prague » — bascule de la Tchécoslovaquie
- 1948 : Rupture Tito-Staline — la Yougoslavie maintient sa propre voie (autogestion)
- 1955 : Pacte de Varsovie en réponse à l’OTAN
Le bloc soviétique se fissure avec les insurrections de Berlin-Est (1953), Budapest (1956), le Printemps de Prague (1968) — tous écrasés militairement. La doctrine Brejnev (1968) consacre la « souveraineté limitée » des pays frères.
La Chine maoïste§
1921 Fondation du Parti communiste chinois
1934-35 Longue Marche
1949 Proclamation de la République populaire de Chine
1958-62 Grand Bond en avant — famine, 15 à 45 millions de morts
1966-76 Révolution culturelle — purges, persécutions des intellectuels
1976 Mort de Mao
1978 Réformes de Deng Xiaoping
Innovations maoïstes par rapport au léninisme :
- la paysannerie comme classe révolutionnaire principale (vs. prolétariat urbain marxien)
- la guerre populaire prolongée comme stratégie d’accès au pouvoir
- la révolution permanente — relancer la lutte des classes pour éviter la sclérose bureaucratique
- la rupture avec Moscou (1960) — « révisionnisme » soviétique vs. maoïsme « authentique »
Communismes du Tiers-monde§
- Vietnam — Hô Chi Minh, indépendance puis guerre contre la France (1946-1954) puis les États-Unis (1965-1975), réunification 1976
- Corée du Nord — Kim Il-sung dès 1948, dynastie héréditaire, juche (autonomie totale), totalitarisme le plus achevé du bloc
- Cuba — Fidel Castro et Che Guevara renversent Batista en 1959, basculement dans le camp soviétique après la baie des Cochons (1961)
- Cambodge — Khmers rouges de Pol Pot (1975-1979), génocide d’environ 1,7 million de personnes (un quart de la population)
- Afrique — Angola, Mozambique, Éthiopie (Mengistu), Bénin, Congo, Madagascar — régimes « afro-marxistes » des années 1970-1980
- Laos — Pathet Lao, 1975
Les hérésies et révisions§
Trotskisme§
Léon Trotsky, exclu en 1927 puis assassiné à Mexico en 1940, critique le « stalinisme » au nom de :
- la révolution permanente mondiale
- le rejet du « socialisme dans un seul pays »
- la dénonciation de la dégénérescence bureaucratique de l’URSS
La Quatrième Internationale (1938) reste marginale mais influence durablement l’extrême gauche occidentale.
Eurocommunisme (années 1970)§
Les partis communistes italien (Berlinguer), espagnol (Carrillo) et français (Marchais) tentent une autonomie vis-à-vis de Moscou :
- acceptation du pluralisme politique
- voie démocratique au socialisme
- rupture avec la dictature du prolétariat (PCF, 22ᵉ congrès, 1976)
L’expérience échoue : elle ne convainc ni l’Est (qui dénonce une trahison) ni les électeurs occidentaux (qui ne croient pas à la sincérité de la conversion).
Titisme et autogestion§
La Yougoslavie de Tito développe un modèle propre : non-alignement, autogestion ouvrière des entreprises, planification indicative. Influence sur la nouvelle gauche occidentale des années 1968.
L’effondrement (1989-1991)§
Causes§
| Facteur | Détail |
|---|---|
| Économique | Stagnation à partir des années 1970, retard technologique, course aux armements ruineuse |
| Idéologique | Épuisement de l’utopie, génération sans foi dans le projet |
| Politique | Glasnost et perestroïka de Gorbatchev (1985-) ouvrent une brèche que le système ne peut combler |
| Social | Société civile (Solidarność en Pologne dès 1980, Charte 77 en Tchécoslovaquie) |
| Externe | Pression militaire et économique américaine, guerre d’Afghanistan |
Chronologie de la chute§
1980 Solidarność en Pologne
1985 Gorbatchev au pouvoir en URSS
1989 Chute du mur de Berlin, révolutions de velours dans toute l'Europe centrale
1990 Réunification allemande
1991 Putsch raté à Moscou, dissolution de l'URSS en 15 États
1991 Dissolution du Pacte de Varsovie et du CAEM
L’effondrement est essentiellement pacifique — à l’exception notable de la Roumanie (Ceaușescu exécuté, décembre 1989) et de la guerre civile yougoslave (1991-1999).
Les survivants§
Cinq États se réclament encore officiellement du communisme :
- Chine — capitalisme d’État sous monopole du PCC, croissance économique massive
- Vietnam — modèle similaire (Đổi Mới, 1986), ouverture économique sous parti unique
- Laos — sœur jumelle du modèle vietnamien
- Cuba — réformes limitées sous Raúl Castro puis Díaz-Canel, embargo américain maintenu
- Corée du Nord — totalitarisme dynastique, isolement nucléarisé
À l’exception de la Corée du Nord, tous ont abandonné l’économie planifiée pour une forme de capitalisme contrôlé par le parti — ce qui fait dire à certains qu’il s’agit moins de régimes communistes que de dictatures de parti dans une économie capitaliste.
Bilan§
Démographique§
Les estimations varient considérablement selon les méthodologies. L’ouvrage de référence (et de polémique) reste Le Livre noir du communisme (Courtois, 1997) :
| Cause | Estimations |
|---|---|
| Famines (URSS années 1930, Chine 1959-1961, Corée 1990s) | 30 à 50 millions |
| Exécutions politiques, purges | 5 à 10 millions |
| Goulag et camps | 5 à 10 millions |
| Déportations de peuples | plusieurs millions |
| Khmers rouges (proportionnellement le pire) | 1,7 million |
Le chiffre global proposé par Courtois — 85 à 100 millions de morts — est contesté méthodologiquement (inclusion des morts indirects des famines, agrégation hétérogène), mais aucun historien sérieux ne nie l’ampleur de la mortalité politique.
Économique§
- Industrialisation rapide initiale (URSS années 1930) au prix humain massif
- Stagnation chronique à partir des années 1960
- Pénuries de consommation, économie parallèle, productivité faible
- Retard technologique croissant face à l’Ouest, surtout dans l’informatique
Sociaux§
À mettre au crédit objectif des régimes :
- alphabétisation massive
- système de santé public universel
- pleine emploi (formel)
- accès aux études, mobilité sociale dans la première génération
- égalité de genre formelle (mais souvent symbolique)
À leur passif :
- absence de libertés civiles et politiques
- surveillance généralisée
- contrôle artistique et intellectuel
- répression des minorités nationales et religieuses
- pénuries matérielles
Post-communisme§
Après 1991, les sociétés post-communistes connaissent des trajectoires divergentes :
- Intégration européenne : Pologne, Tchéquie, Hongrie, États baltes, etc. (UE et OTAN)
- Régimes autoritaires reconvertis : Russie poutinienne, Bélarus, Asie centrale
- Démocraties fragiles : Roumanie, Bulgarie, Balkans occidentaux
- Nostalgie communiste (Ostalgie allemande) — sentiment de perte sociale, retour de figures héroïques du passé (Tito, RDA, URSS) dans la culture pop
L’arrivée au pouvoir de partis nostalgiques (Russie unie en Russie, alliances néo-communistes en Moldavie, en Bulgarie) entretient des controverses récurrentes sur la mémoire de la période.
Débats historiographiques§
- École totalitaire (Arendt, Friedrich, Brzezinski, Furet) — communisme et nazisme comme variantes d’un même type, le totalitarisme ; controverse autour de la thèse de l’unicité (Nolte) ou de la symétrie (Furet, Le Passé d’une illusion, 1995)
- École révisionniste (Fitzpatrick, Getty) — refuser le modèle « totalitaire » qui fait du peuple un pur objet ; étudier la société soviétique « par en bas »
- Furet vs. Hobsbawm — débat français/britannique sur le bilan du XXᵉ siècle : « court XXᵉ siècle » d’âge des extrêmes (Hobsbawm) vs. « siècle des illusions » (Furet)
- Livre noir du communisme (Courtois, 1997) — succès international mais critiques méthodologiques (inflation des chiffres, comparaison contestée avec la Shoah)
- Historiographie chinoise — accès difficile aux archives, débats sur le bilan du maoïsme largement censurés en RPC
La question de fond reste : Le communisme historique est-il une dévoiement du projet marxien (« le socialisme n’a jamais été essayé ») ou son aboutissement logique ? Les réponses divisent encore aujourd’hui historiens, philosophes et acteurs politiques.
Pour aller plus loin§
- François Furet, Le Passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au XXᵉ siècle (1995)
- Stéphane Courtois (dir.), Le Livre noir du communisme (1997)
- Eric Hobsbawm, L’Âge des extrêmes. Histoire du court XXᵉ siècle (1994)
- Sheila Fitzpatrick, Le Stalinisme au quotidien (1999)
- Frank Dikötter, trilogie sur le maoïsme : Mao’s Great Famine (2010), The Tragedy of Liberation (2013), The Cultural Revolution (2016)
- Anne Applebaum, Goulag : une histoire (2003)
- Robert Service, Comrades. A History of World Communism (2007)