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March 2, 2026

Tok Pisin

Le Tok Pisin est la lingua franca principale de Papouasie-Nouvelle-Guinée (PNG). Bien que son nom signifie littéralement “Talk Pidgin” (parler pidgin), il s’agit en réalité d’une langue créole : une portion croissante de la population l’utilise comme première langue. Avec l’anglais et le Hiri Motu, il est l’une des trois langues officielles du pays.

Contexte géographique et linguistique§

La PNG est l’un des pays les plus linguistiquement divers au monde, avec environ 850 langues vernaculaires parlées par une population d’environ 10 millions d’habitants. Dans ce contexte de fragmentation extrême, le Tok Pisin s’est imposé comme le principal vecteur de communication interethnique.

StatutDonnées
Locuteurs (toutes pratiques)~5 à 6 millions
Locuteurs natifs (créolisé)~120 000 à 150 000 (croissant)
Langues vernaculaires concurrentes~850
Langues officielles de PNGTok Pisin, Anglais, Hiri Motu

Histoire§

Origines dans les plantations§

Le Tok Pisin est né au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, dans le contexte du blackbirding (1863–1904) : la pratique coloniale consistant à recruter de force ou sous contrat des travailleurs mélanésiens pour les plantations de canne à sucre du Queensland (Australie) et de coprah des îles du Pacifique.

Des travailleurs parlant des dizaines de langues différentes, originaires des îles Salomon, du Vanuatu, des Nouvelles-Hébrides et de Nouvelle-Guinée, se retrouvaient côte à côte sans langue commune. Ils ont développé un pidgin de contact à base lexicale anglaise, en l’adaptant aux structures grammaticales de leurs propres langues austronésiennes et papoues.

Stabilisation en Nouvelle-Guinée allemande§

C’est en Nouvelle-Guinée allemande (1884–1914) que la langue se stabilise et s’enrichit. L’administration coloniale allemande l’utilise comme moyen de communication avec la population locale. Cette période explique la présence de mots d’origine allemande dans le lexique (raus, beten). Le peuple Tolai de Nouvelle-Bretagne, notamment via la langue Kuanua, joue un rôle central dans la stabilisation grammaticale.

De pidgin à créole§

Après la Première Guerre mondiale, la PNG passe sous mandat australien. Le Tok Pisin se diffuse massivement via les missions chrétiennes, l’administration coloniale et, plus tard, les médias. Dès les années 1960–1970, des familles urbaines l’adoptent comme première langue, achevant la transition de pidgin à créole.

En 1975, lors de l’indépendance de la PNG, le Tok Pisin est reconnu comme langue nationale et co-officielle.

Phonologie§

Le Tok Pisin possède un inventaire phonologique beaucoup plus simple que l’anglais. Cette simplicité facilite son apprentissage pour des locuteurs aux langues maternelles très diverses.

Voyelles§

5 voyelles pures, prononcées comme en espagnol ou en français : a, e, i, o, u. Aucune distinction de longueur vocalique.

Trois diphtongues : ai /aj/, au /aw/, oi /oj/.

Consonnes et simplifications§

PhénomèneAnglais sourceTok Pisin
Fricatives inexistantesfishpis
Groupe consonantique initialschoolsukul
Cluster final suppriméhandhan
/s/ ~ /ʃ/ non distinguésshesi

Les sons difficiles comme /θ/ (th anglais), /v/, /ʒ/ sont absents ou remplacés.

Écriture§

L’alphabet du Tok Pisin comporte 21 lettres de base : a b d e f g h i k l m n o p r s t u v w y, plus les digraphes ai, au, oi, ng.

Les lettres c, q, x, z ont été éliminées :

La correspondance entre graphèmes et phonèmes est quasi parfaite (écriture phonémique), ce qui facilite l’alphabétisation.

Grammaire§

Ordre des mots§

L’ordre canonique est Sujet – Verbe – Objet (SVO), identique à l’anglais et au français.

Mi lukim yu. → Je te vois.

Pronoms personnels§

Le système pronominal du Tok Pisin est l’une de ses caractéristiques les plus remarquables. Il exprime la clusivité (distinction inclusif/exclusif) et possède des formes duelles et trielles, héritées des langues océaniennes.

PersonneTok PisinTraduction
1re sing.mije / me
2e sing.yutu / te
3e sing.emil / elle / le / la
1re plur. inclusifyuminous (toi et moi)
1re plur. exclusifmipelanous (sans toi)
2e plur.yupelavous
3e plur.olils / elles
1re duel inclusifyumitupelanous deux (toi et moi)
1re duel exclusifmitupelanous deux (sans toi)
2e duelyutupelavous deux
3e dueltupelaeux deux

La distinction inclusif/exclusif est absente du français et de l’anglais mais fondamentale dans les langues du Pacifique. Mipela i go (nous partons — sans toi) s’oppose à Yumi go (on y va — toi et moi).

Le suffixe -pela (de l’anglais fellow, compagnon) est le marqueur de pluralité et de nombre dans les pronoms.

Le marqueur de prédicat i§

La particule i est obligatoire entre un sujet nominal (ou les pronoms em et ol) et le verbe. Elle découpe la phrase en deux pôles : sujet / prédicat. Son origine est débattue : probablement le pronom anglais he réinterprété comme marqueur syntaxique.

Dok i krai. → Le chien pleure. Mi krai. → Je pleure. (i absent car sujet est un pronom de 1re personne)

Aspect et temps§

Le Tok Pisin n’exprime pas le temps grammatical par des conjugaisons verbales. Il utilise des particules aspectuelles et des marqueurs temporels indépendants du verbe.

MarqueurPositionSensÉtymologie
baiavant le verbefuturby and by
pinisaprès le verbeaccompli, terminéfinish
stapaprès le verbeprogressif (en train de)stop
yetaprès le verbetoujours en coursyet
saveavant le verbehabituelportugais saber
laikavant le verbesur le point delike

Exemples :

Mi go. → Je vais (présent neutre) Mi bai go. → J’irai. Em i go pinis. → Il est parti (c’est fait). Em i kaikai stap. → Il est en train de manger. Em i kaikai yet. → Il est encore en train de manger. Em i save go long maaket. → Il va habituellement au marché. Ren i laik kam. → La pluie est sur le point de tomber.

Le marqueur bai peut se combiner avec pinis pour exprimer un futur accompli :

Bai em i pinis pinis. → Il aura terminé.

Les deux prépositions : long et bilong§

Le Tok Pisin ne possède que deux prépositions, couvrant l’ensemble des relations entre noms.

bilong (de l’anglais belong) : possession, appartenance, but, relation

haus bilong mi → ma maison nem bilong em → son nom wok bilong ol → leur travail gras bilong fes → la barbe (littéralement : l’herbe du visage)

long : tout le reste — localisation, direction, temps, moyen, manière, comparaison

Mi stap long haus. → Je suis à la maison. Em i go long taun. → Il va en ville. Mi toktok long em. → Je lui parle. Gris long kuk. → Graisse pour cuire. (moyen)

Suffixe de transitivité -im§

Le suffixe -im (de l’anglais him, pronom objet) marque la transitivité : il signale que l’action porte sur un objet direct.

luk (regarder, sans objet) → lukim (voir quelqu’un/quelque chose) kaikai (manger) → kaikaim (manger quelque chose de précis) gris (graisser) → grisim (graisser quelque chose) bruk (casser, intransitif) → brukim (casser quelque chose)

Ce morphème fonctionne comme un marqueur d’objet : sans -im, le verbe est intransitif ou générique ; avec -im, il appelle un complément d’objet.

Négation§

MarqueurUsageExemple
nonégation verbaleMi no save. (Je ne sais pas.)
nogatabsence d’existence / réponse “non”Nogat mani. (Il n’y a pas d’argent.)

Em i no kam. → Il ne vient pas. Yu gat kaikai? — Nogat. → Tu as à manger ? — Non.

Questions§

Les questions de type oui/non utilisent l’intonation montante ou la particule o en fin de phrase.

Yu laik kaikai, o? → Tu veux manger ?

Les questions à contenu utilisent des mots interrogatifs, généralement en début de phrase :

Mot interrogatifSensÉtymologie
wanemquoi, quelwhat name
husatquiwho’s that
wea / wewhere
baimbai olsem wanemcomment (futur)by and by all same what name
hamascombienhow much
bilong wanempourquoibelonging to what
wanem taimquandwhat name time

Nem bilong yu em wanem? → Quel est ton nom ? Yu stap wea? → Où es-tu ? Hamas dispela? → Combien ça coûte ?

Réduplication§

La réduplication (répétition d’un radical) est un procédé grammatical et lexical très productif en Tok Pisin, hérité des langues austronésiennes.

FonctionsExempleTraduction
Continuatif / intensifronroncourir longtemps
Distributifsmolsmoltout petits (plusieurs)
Pluralisation implicitepitapitabeaucoup de feuilles
Formation lexicaletoktokconversation, parler
Formation lexicalesipsipmouton
Formation lexicalewilwilbicyclette
Formation lexicalekalakalacoloré

Toktok est peut-être le mot le plus emblématique du Tok Pisin : la langue se nomme elle-même dans ses propres mots.

Vocabulaire : sources et adaptations§

Le lexique du Tok Pisin est composite. Environ 80–85% des mots sont d’origine anglaise, mais transformés phonétiquement, sémantiquement ou par composition pour exprimer de nouveaux concepts.

Mots anglais adaptés phonétiquement§

Tok PisinAnglais d’origineFrançais
haushousemaison
warawatereau
pikpigcochon
dokdogchien
grasgrassherbe / poils / barbe
paiafirefeu
munmoonlune
sansunsoleil
stonstonepierre
ailanislandîle
siksickmalade
bikpelabig + fellowgrand

Composition et sémantique élargie§

L’une des stratégies les plus remarquables du Tok Pisin est la composition descriptive : des combinaisons de mots simples forment des termes nouveaux. Cela permet d’exprimer des concepts complexes sans emprunts :

Tok PisinLittéralSens
gras bilong fesherbe du visagebarbe
gras bilong mausherbe de la bouchemoustache
gras bilong aiherbe de l’oeilcils / sourcils
gras bilong pisinherbe de l’oiseauplumes
skul bilong nekécole du cougorge, oesophage
haus sikmaison maladehôpital
haus kaikaimaison mangerrestaurant
haus lotumaison prieréglise
man bilong solwarahomme de la mer saléemarin
liklik pela banispetit enclosdents (bouche)
gaden bilong hetjardin de la têtecheveux

Mots d’origine allemande§

Tok PisinAllemand d’origineFrançais
rausheraussortir, dehors
betenbetenprier
borimbohrenpercer, forer
gumiGummicaoutchouc

Mots d’origine portugaise§

Tok PisinPortugais d’origineFrançais
savesabersavoir, habituellement
pikininpequeninoenfant, petit

Pikinini (enfant) est l’un des mots les plus diffusés dans les créoles du Pacifique et des Caraïbes, tous hérités du commerce portugais.

Sociolinguistique§

Variétés§

Le Tok Pisin n’est pas uniforme. On distingue plusieurs variétés selon le lieu et le locuteur :

Tok Pisin rural (bush Tok Pisin) : conservateur, moins d’anglicismes, phonologie plus régulière. Utilisé dans les Highlands et les zones isolées.

Tok Pisin urbain : parlé dans les villes (Port Moresby, Lae, Madang), fortement influencé par l’anglais. Nombreux code-switchings. C’est la forme la plus créolisée.

Tok Masta : variété de contact historique, utilisée par les Européens colonisateurs avec les Papous. Aujourd’hui disparue.

Rapport avec l’anglais et le Hiri Motu§

La situation linguistique de PNG est un cas d’école de triglossie :

LangueRôle principal
Anglaisadministration, enseignement supérieur, prestige
Tok Pisincommunication nationale, médias, politique, rue
Hiri Moturégions du Sud (en déclin progressif)
Langues vernaculairesfoyer, communauté locale, identité ethnique

Le Tok Pisin est aujourd’hui dominant dans le Parlement, les médias grand public, la religion, la musique populaire. L’anglais reste la langue de l’enseignement formel et du droit.

Identité et ambivalence§

Le Tok Pisin est parfois perçu négativement par les élites éduquées papouasiennes qui lui préfèrent l’anglais comme marque de prestige. Mais pour la grande majorité de la population, c’est la langue de l’unité nationale, de la rue et de la culture populaire.

Textes et dialogues§

Conversation courante§

A: Yu orait?
B: Mi orait, tenkyu. Na yu yet?
A: Mi orait tu. Wanem nem bilong yu?
B: Nem bilong mi em Paul. Na yu?
A: Mi Maria. Mi amamas long bungim yu.

Traduction : A : Tu vas bien ? B : Je vais bien, merci. Et toi ? A : Moi aussi. Quel est ton nom ? B : Mon nom est Paul. Et le tien ? A : Je suis Maria. Content de te rencontrer.

Demander son chemin§

A: Haus sik i stap wea?
B: Em i go long rot ia, go stret inap yu lukim sampela bikpela haus.
A: Hamas klok bai mi kamap long en?
B: Olsem wanpela aua.
A: Tenkyu tru.

Traduction : A : Où est l’hôpital ? B : Prends cette route, tout droit jusqu’à voir de grands bâtiments. A : À quelle heure j’arriverai ? B : Environ une heure. A : Merci beaucoup.

Vocabulaire pratique§

Tok PisinFrançais
Gutpela moningBonjour (matin)
ApinunBonsoir
Gut naitBonne nuit
Tenkyu (tru)Merci (beaucoup)
PlisS’il vous plaît
SoriPardon / désolé
BaibaiAu revoir
Em nauC’est ça / exactement
OlraitD’accord / ça va
Nogat tokDe rien
Mi hamamasJe suis heureux
Mi laikJe veux
Mi no saveJe ne sais pas

Tok Pisin dans la vie culturelle§

Médias et radio§

La National Broadcasting Corporation (NBC) de PNG diffuse en Tok Pisin depuis les années 1970. Pour des millions de Papua Guinéens vivant hors des centres urbains, sans accès à l’écrit, la radio en Tok Pisin est la principale source d’information nationale.

Les médias en Tok Pisin comprennent aujourd’hui des journaux (Wantok Niuspepa, fondé en 1970 — premier journal entièrement en Tok Pisin), des programmes télévisés, des podcasts et une présence croissante sur les réseaux sociaux.

La Bible en Tok Pisin§

La traduction intégrale de la Bible en Tok Pisin (Baibel long Tok Pisin) a été achevée en 1989 par la Wycliffe Bible Translators. C’est l’un des textes les plus longs et les plus lus en Tok Pisin. Les missions chrétiennes ont joué un rôle historique central dans la standardisation et la diffusion écrite de la langue, produisant grammaires, dictionnaires et textes religieux dès le début du XXe siècle.

Musique et culture wantok§

Le mot wantok (de one talk, “celui qui parle la même langue”) désigne à la fois un compatriote, un membre de son groupe linguistique et, par extension, un réseau de solidarité sociale. La culture wantok structure la société papoue : on aide, on loge, on emploie ses wantoks.

La musique populaire papoue — qu’on appelle parfois PNG music ou wantok music — est massivement chantée en Tok Pisin. Des genres comme le reggae melanesien ou la string band (musique à la guitare acoustique) ont développé un style propre, diffusé sur les radios locales et de plus en plus sur YouTube et Spotify. Des artistes comme O-Shen, Telek ou George Telek ont porté la musique PNG à une audience internationale.

Le Parlement de PNG délibère en Tok Pisin. Les discours politiques, les meetings, les sermons religieux — tout le tissu de la vie publique papoue se déroule dans cette langue.

Identité et ambivalences§

Une langue de l’unité nationale§

Pour la grande majorité des Papua Guinéens, le Tok Pisin est la langue de l’unité : c’est en Tok Pisin qu’un habitant des Hautes Terres peut parler avec un insulaire des Bismarck, qu’un catholique échange avec un luthérien, qu’un citadin communique avec un villageois. Dans un pays où 850 langues coexistent, cette fonction unificatrice est vitale.

Le stigmate colonial et sa réfutation§

Le Tok Pisin a longtemps été méprisé par les élites coloniales — les administrateurs australiens et les missionnaires le considéraient comme un “jargon de sauvages”, une corruption de l’anglais. Cette vision a marqué une génération de Papua Guinéens éduqués qui lui préféraient l’anglais comme langue de prestige.

Mais les linguistes ont depuis longtemps établi que le Tok Pisin est une langue complète, avec sa propre grammaire, sa propre littérature et sa propre poésie. La critique coloniale confondait simplicité avec pauvreté : un lexique limité ne signifie pas une pensée limitée, comme l’illustre la richesse des compositions descriptives (gras bilong fes, haus sik).

La tension avec l’anglais§

Une tension persiste : l’anglais reste la langue de l’enseignement formel, du droit, de la haute administration et de l’accès aux études supérieures. Les familles qui peuvent scolariser leurs enfants en anglais le font, pour des raisons de mobilité sociale. Dans les villes, le Tok Pisin des jeunes générations incorpore massivement des mots anglais, brouillant parfois la frontière entre les deux langues.

Cette tension n’est pas propre à la PNG : dans toutes les sociétés créolophones (Haïti, Jamaïque, Martinique), la même hiérarchie symbolique oppose la langue “basse” (créole) à la langue “haute” (européenne), même quand la première est parlée par la quasi-totalité de la population.

La question de la standardisation§

Le Tok Pisin souffre d’un manque de standardisation formelle dans l’enseignement : l’école enseigne principalement en anglais, laissant le Tok Pisin dans une zone d’oralité et d’informalité. Des linguistes et des militants culturels appellent à un enseignement formel du Tok Pisin, à la production de manuels scolaires et à une politique linguistique assumée — débat qui reste ouvert.

Ressources pour apprendre§

—The Gardener