Qu'est-ce qu'un Mythe ?
Le mot “mythe” vient du grec mythos (récit, parole). Dans le langage courant, “mythe” signifie souvent “histoire fausse” — mais pour les sciences humaines, un mythe n’est ni vrai ni faux : c’est un récit fondateur, sacré pour la communauté qui le porte, qui répond aux questions fondamentales de l’existence humaine. Pourquoi le monde existe-t-il ? Pourquoi souffrons-nous ? Pourquoi mourons-nous ? D’où viennent les différences entre les peuples, les sexes, les espèces ? Le mythe ne répond pas par la science mais par le récit — et ce récit fonde l’ordre du monde.
Définition§
Le mythe est un récit qui possède plusieurs caractéristiques :
| Trait | Explication |
|---|---|
| Sacré | Le mythe est tenu pour vrai par la communauté qui le pratique — d’une vérité sacrée, pas factuelle. Il n’est pas perçu comme une fiction |
| Fondateur | Il raconte l’origine des choses : la création du monde (cosmogonie), la naissance de l’humanité (anthropogonie), l’origine de la mort, du feu, de l’agriculture, des institutions |
| Temps primordial | Il se situe dans un temps “avant le temps” — in illo tempore (en ce temps-là), ab origine. Le temps du mythe n’est pas le temps historique : c’est un temps sacré qui fonde et précède le temps profane |
| Personnages surhumains | Dieux, héros, ancêtres primordiaux, êtres surnaturels. Les humains ordinaires ne sont pas les acteurs du mythe — ils en sont les héritiers |
| Exemplaire | Le mythe fournit des modèles de comportement. En racontant comment les dieux ont agi, il dit comment les hommes doivent agir |
Mythe, légende, conte, fable§
| Genre | Différence avec le mythe |
|---|---|
| Légende | Se situe dans un temps historique (ou pseudo-historique), avec des personnages humains (même si le merveilleux intervient). Le roi Arthur est une légende : il aurait vécu au Ve siècle. Prométhée est un mythe : il agit dans le temps des origines |
| Conte | Récit de fiction reconnu comme tel (“Il était une fois…”). Le conte divertit et transmet une sagesse pratique. Il n’est pas sacré, pas situé dans un lieu ou un temps précis. Le Petit Poucet est un conte |
| Fable | Récit court avec une morale explicite. Les personnages sont souvent des animaux. La Fontaine écrit des fables, pas des mythes |
| Epopée | Récit long et héroique qui peut intégrer des éléments mythiques (l’Iliade contient des mythes) mais se situe dans un temps quasi-historique (la guerre de Troie) |
| Saga | Récit en prose, souvent familial et dynastique, mêlant histoire et légende (sagas islandaises) |
La frontière entre ces genres est poreuse : un mythe peut devenir un conte quand la société qui le portait perd sa religion (les mythes grecs deviennent des “histoires” pour nous). Un conte peut conserver des traces d’anciens mythes (Cendrillon et le motif de la transformation).
Les fonctions du mythe§
Mircea Eliade (1907-1986)§
Historien des religions roumain, auteur de Le Sacré et le Profane (1957) et Aspects du mythe (1963). Pour Eliade :
| Fonction | Explication |
|---|---|
| Cosmogonie | Le mythe raconte comment le monde est passé du chaos à l’ordre. Chaque mythe d’origine répète le geste cosmogonique initial |
| Modèle exemplaire | Le mythe fournit des archétypes de comportement. Le rite reproduit le mythe — en répétant le geste des dieux, l’homme retrouve le temps sacré |
| Régénération | Le retour rituel au temps des origines (fêtes, rituels d’initiation, Nouvel An) régénère le monde et la communauté |
| Ontologie | Le mythe dit ce qui est vraiment réel — le profane est une dégradation du sacré |
Le concept central d’Eliade est l’éternel retour : les sociétés archaiques ne conçoivent pas le temps comme une ligne (progrès) mais comme un cycle — le rituel ramène périodiquement au temps des origines.
Joseph Campbell (1904-1987)§
Mythologue américain, auteur de Le Héros aux mille visages (1949). Campbell identifie un schéma universel qu’il appelle le monomythe ou le voyage du héros :
- Le monde ordinaire : le héros vit dans son monde quotidien
- L’appel à l’aventure : un événement perturbe l’ordre
- Le refus de l’appel : le héros hésite
- Le mentor : un guide apparait (Athéna pour Ulysse, Gandalf pour Frodon, Obi-Wan pour Luke)
- Le passage du seuil : le héros entre dans le monde extraordinaire
- Les épreuves : combats, tentations, alliances
- L’épreuve suprême : confrontation avec la mort ou le mal absolu
- La récompense : le héros obtient un trésor (objet, savoir, pouvoir)
- Le retour : le héros revient transformé dans le monde ordinaire
Campbell montre que ce schéma se retrouve dans les mythes de toutes les cultures : Gilgamesh, Bouddha, Moïse, Ulysse, le Christ — et dans les récits modernes. George Lucas s’est directement inspiré de Campbell pour écrire Star Wars.
Claude Lévi-Strauss (1908-2009)§
Anthropologue français, fondateur de l’anthropologie structurale. Pour Lévi-Strauss, le mythe n’est pas un récit naif qui “explique” le monde — c’est un système logique qui organise la pensée. Les mythes fonctionnent par oppositions binaires : nature/culture, cru/cuit, vie/mort, masculin/féminin. L’analyse structurale décompose le mythe en “mythèmes” (unités minimales de sens) et révèle sa structure logique sous-jacente.
Son oeuvre majeure, les Mythologiques (4 volumes, 1964-1971), analyse des centaines de mythes amérindiens pour montrer qu’ils forment un vaste système de transformations logiques.
Fonctions sociales et politiques§
| Fonction | Mécanisme | Exemple |
|---|---|---|
| Légitimation du pouvoir | Le mythe fonde l’autorité du roi, du prêtre, de la caste dominante en la rattachant aux dieux ou aux ancêtres | Les pharaons sont fils de Rê ; l’empereur du Japon descend d’Amaterasu |
| Cohésion sociale | Le mythe crée une identité commune en racontant l’histoire du groupe | Le mythe de Romulus et Rémus fonde l’identité romaine |
| Régulation morale | Le mythe illustre les conséquences de la transgression | Prométhée vole le feu et est enchainé ; Adam et Eve désobéissent et sont chassés du Paradis |
| Gestion de l’angoisse | Le mythe donne un sens à la souffrance, à la mort, à l’injustice | Le mythe d’Osiris (mort et résurrection) console face à la mortalité |
Les grands thèmes mythiques universels§
| Thème | Universalité | Exemples |
|---|---|---|
| Le Déluge | Présent dans des dizaines de cultures sans contact entre elles | Noé (Bible), Gilgamesh (Mésopotamie), Manu (Inde), Deucalion (Grèce), Yu le Grand (Chine) |
| Le Héros | Le jeune homme qui accomplit des exploits surhumains | Héraclès, Gilgamesh, Siegfried, Rama, Cuchulainn |
| La Chute | L’humanité a perdu un état originel de bonheur | Jardin d’Eden, Âge d’Or (Hésiode), Pandore |
| Le Sacrifice fondateur | La création exige une mort | Ymir (nordique), Purusha (indien), Tiamat (babylonien) |
| Le Voyage aux Enfers | Le héros descend au royaume des morts et en revient transformé | Ulysse, Orphée, Enée, Gilgamesh, Inanna, Dante |
| Le Trickster | Le dieu ou héros rusé qui transgresse les règles et crée par accident | Loki (nordique), Coyote (amérindien), Anansi (africain), Hermès (grec) |
Le mythe aujourd’hui§
Le mythe n’a pas disparu avec la modernité — il a changé de forme. Roland Barthes (Mythologies, 1957) montre que la société contemporaine produit ses propres mythes : la voiture, le steak-frites, le Tour de France, la publicité transforment des faits historiques en “nature” — exactement comme les mythes anciens naturalisaient l’ordre social.
Les récits de fiction modernes (Star Wars, Le Seigneur des Anneaux, Marvel) reprennent les structures mythiques universelles identifiées par Campbell et Jung — preuve que le besoin de mythes est constitutif de l’esprit humain.