La théorie des nombres est l’étude des entiers naturels — l’objet mathématique le plus simple en apparence, le plus profond en réalité. Pythagore et Diophante posaient déjà ses questions ; Fermat, Euler, Gauss, Riemann l’ont construite ; et c’est elle qui sécurise aujourd’hui ton compte bancaire. « La théorie des nombres est la reine des mathématiques » (Gauss).

Pré-requis

Cette note prolonge Arithmétique (Math Sup) avec des résultats classiques et appliqués : RSA, théorèmes de Fermat, fonction zêta, conjectures célèbres.

1. Nombres premiers — les briques fondamentales§

1.1 Définition et théorème fondamental§

Théorème fondamental de l’arithmétique

Tout entier n2n \geq 2 s’écrit de manière unique (à l’ordre près) comme produit de nombres premiers :

n=p1α1p2α2pkαkn = p_1^{\alpha_1} p_2^{\alpha_2} \cdots p_k^{\alpha_k}

Les premiers sont aux entiers ce que les atomes sont aux molécules.

1.2 Infinité des nombres premiers (Euclide, ~300 av. J.-C.)§

Preuve par l’absurde — Euclide

Supposons qu’il n’y ait qu’un nombre fini de premiers : p1,p2,,pnp_1, p_2, \dots, p_n. Considérons N=p1p2pn+1N = p_1 p_2 \cdots p_n + 1.

  • Soit NN est premier (et plus grand que tous les pip_i) — contradiction.
  • Soit NN admet un diviseur premier pp. Or pp doit être l’un des pip_i, donc pp1pnp \mid p_1 \cdots p_n. Comme pNp \mid N, on a p(Np1pn)=1p \mid (N - p_1 \cdots p_n) = 1, absurde.

Une des plus belles démonstrations de toute l’histoire mathématique — limpide en 5 lignes.

1.3 Distribution des premiers§

Combien y a-t-il de premiers x\leq x ? On note ce nombre π(x)\pi(x).

xxπ(x)\pi(x)x/lnxx / \ln x
1002521,7
1 000168144,8
10⁶78 49872 382
10⁹50 847 53448 254 942
Théorème des nombres premiers (Hadamard et de la Vallée Poussin, 1896)
π(x)xlnxquand x\pi(x) \sim \frac{x}{\ln x} \quad \text{quand } x \to \infty

Les premiers se raréfient logarithmiquement. Démontré indépendamment en 1896 par les deux mathématiciens, après un siècle de conjectures.

1.4 Test de primalité§

MéthodeComplexitéQuand l’utiliser
Crible d’ÉratosthèneO(nloglogn)O(n \log \log n)Liste tous les premiers ≤ nn
Test de FermatO(log3n)O(\log^3 n)Probabiliste, faux positifs (Carmichael)
Miller-RabinO(klog3n)O(k \log^3 n)Probabiliste, RSA en pratique
AKS (Agrawal-Kayal-Saxena, 2002)O(log6+εn)O(\log^{6+\varepsilon} n)Déterministe — exploit théorique majeur

2. Congruences et modulos§

Définition

ab(modn)a \equiv b \pmod{n} signifie que n(ab)n \mid (a - b).

L’arithmétique modulo nn est compatible avec les opérations :

2.1 Petit théorème de Fermat (1640)§

Petit théorème de Fermat

Soit pp premier. Pour tout entier aa non multiple de pp :

ap11(modp)a^{p-1} \equiv 1 \pmod{p}

Forme équivalente : apa(modp)a^p \equiv a \pmod{p} pour tout aa.

Application : test de primalité probabiliste (si an1≢1(modn)a^{n-1} \not\equiv 1 \pmod n, alors nn n’est pas premier).

2.2 Théorème d’Euler — généralisation§

Théorème d’Euler

Si gcd(a,n)=1\gcd(a, n) = 1 :

aφ(n)1(modn)a^{\varphi(n)} \equiv 1 \pmod{n}

φ(n)\varphi(n) est l’indicatrice d’Euler = nombre d’entiers entre 1 et nn premiers avec nn.

Calcul de φ(n)\varphi(n) : pour n=p1α1pkαkn = p_1^{\alpha_1} \cdots p_k^{\alpha_k},

φ(n)=ni=1k(11pi)\varphi(n) = n \prod_{i=1}^k \left(1 - \frac{1}{p_i}\right)

2.3 Théorème des restes chinois (CRT)§

Théorème des restes chinois

Si n1,n2,,nkn_1, n_2, \dots, n_k sont premiers entre eux deux à deux, le système :

{xa1(modn1)  xak(modnk)\begin{cases} x \equiv a_1 \pmod{n_1} \ \vdots \ x \equiv a_k \pmod{n_k} \end{cases}

admet une unique solution modulo N=n1n2nkN = n_1 n_2 \cdots n_k.

Découvert au IIIe siècle par Sun Zi (« Sunzi Suanjing »). Aujourd’hui utilisé pour accélérer RSA (calculs séparés mod pp et mod qq).

3. RSA — la cryptographie asymétrique§

3.1 Le principe (Rivest, Shamir, Adleman, 1977)§

Première application massive de la théorie des nombres au monde réel.

Idée : il est facile de multiplier deux grands nombres premiers, mais essentiellement impossible de factoriser le produit en un temps raisonnable. Cette asymétrie permet une cryptographie où la clé publique peut être distribuée librement.

3.2 Génération des clés§

  1. Choisir deux grands premiers pp et qq (typiquement 1024 bits chacun)
  2. Calculer n=pqn = pq et φ(n)=(p1)(q1)\varphi(n) = (p-1)(q-1)
  3. Choisir ee premier avec φ(n)\varphi(n) (souvent e=65537=216+1e = 65537 = 2^{16}+1)
  4. Calculer dd tel que ed1(modφ(n))ed \equiv 1 \pmod{\varphi(n)} (par Euclide étendu)

3.3 Chiffrement / déchiffrement§

Pour chiffrer un message mm (0<m<n0 < m < n) :

c=memodnc = m^e \mod n

Pour déchiffrer :

m=cdmodnm = c^d \mod n

Pourquoi ça marche ? Par Fermat-Euler :

cd=med=m1+kφ(n)=m(mφ(n))km1km(modn)c^d = m^{ed} = m^{1 + k\varphi(n)} = m \cdot (m^{\varphi(n)})^k \equiv m \cdot 1^k \equiv m \pmod n

3.4 Sécurité§

La sécurité repose entièrement sur la difficulté de factoriser nn. Avec nn de 2048 bits, c’est aujourd’hui infaisable classiquement (~10²⁰ années CPU).

L’ombre quantique

L’algorithme de Shor (1994) factorise en temps polynomial sur un ordinateur quantique. Un ordinateur quantique tolérant aux fautes suffisamment grand (~4 000 qubits logiques) casserait RSA-2048. D’où la course à la cryptographie post-quantique (lattices, codes, isogénies).

4. La fonction zêta de Riemann§

Définition
ζ(s)=n=11ns\zeta(s) = \sum_{n=1}^{\infty} \frac{1}{n^s}

Définie pour Re(s)>1\text{Re}(s) > 1, prolongée analytiquement à C1\mathbb{C} \setminus {1}.

4.1 Produit eulérien (1737)§

ζ(s)=p premier11ps\zeta(s) = \prod_{p \text{ premier}} \frac{1}{1 - p^{-s}}

Découverte d’Euler — la fonction zêta contient toute l’information sur les premiers. C’est l’identité fondatrice de la théorie analytique des nombres.

4.2 Valeurs remarquables§

ssζ(s)\zeta(s)Découvert par
22π2/6\pi^2 / 6Euler (1735) — problème de Bâle
44π4/90\pi^4 / 90Euler
2k2k (kk entier)(1)k+1(2π)2kB2k2(2k)!\frac{(-1)^{k+1}(2\pi)^{2k} B_{2k}}{2(2k)!}Euler (nombres de Bernoulli)
1-11/12-1/12Prolongement analytique (« 1+2+3+=1/121+2+3+\cdots = -1/12 »)
33ζ(3)1,20206\zeta(3) \approx 1{,}20206Apéry (1978, irrationalité)

4.3 L’hypothèse de Riemann (1859)§

Hypothèse de Riemann

Tous les zéros non triviaux de ζ(s)\zeta(s) ont pour partie réelle Re(s)=1/2\text{Re}(s) = 1/2.

Pourquoi c’est important : la position de ces zéros contrôle la précision avec laquelle on peut estimer π(x)\pi(x). Si l’hypothèse est vraie, on connaît la distribution des premiers à O(xlogx)O(\sqrt{x} \log x) près — sinon, à beaucoup moins.

5. Équations diophantiennes§

Équations à coefficients entiers dont on cherche des solutions entières.

5.1 Pythagore et triplets§

x2+y2=z2x^2 + y^2 = z^2 admet une infinité de solutions (triplets pythagoriciens) :

5.2 Le grand théorème de Fermat (1637-1995)§

Fermat (note en marge des Arithmétiques de Diophante)

Pour n3n \geq 3, l’équation xn+yn=znx^n + y^n = z^n n’admet aucune solution entière non triviale.

« J’ai trouvé une démonstration véritablement merveilleuse, mais cette marge est trop étroite pour la contenir. »

Resté ouvert pendant 358 ans. Démontré par Andrew Wiles en 1994-1995 (avec Richard Taylor), via la modularité des courbes elliptiques (conjecture de Taniyama-Shimura-Weil) — la « démonstration véritablement merveilleuse » de Fermat n’a jamais été retrouvée et était probablement erronée.

5.3 Équations de Pell§

x2Dy2=1x^2 - D y^2 = 1 — étudiées par les mathématiciens indiens (Brahmagupta, VIIe siècle), résolues par Lagrange au XVIIIe via les fractions continues.

6. Conjectures célèbres ouvertes§

ConjectureÉnoncéStatut
RiemannZéros non triviaux de ζ\zeta sur Re=1/2\text{Re} = 1/2Ouverte (Clay, 1 M$)
Goldbach (1742)Tout entier pair 4\geq 4 est somme de deux premiersVérifiée jusqu’à 410184 \cdot 10^{18}, ouverte
Premiers jumeauxIl existe une infinité de paires (p,p+2)(p, p+2) premièresOuverte (résultat de Zhang 2013 : infinité de paires à écart ≤ 7·10⁷, descendu à 246)
Collatz / SyracuseLa suite nn/2n \to n/2 ou 3n+13n+1 atteint toujours 1Ouverte, vérifiée jusqu’à 2682^{68}
abcConjecture sur les triplets (a,b,c)(a, b, c) avec a+b=ca + b = c — implique beaucoup de résultatsDémonstration controversée de Mochizuki (2012, non acceptée par la communauté)

7. Théorèmes spectaculaires démontrés récemment§

8. Pourquoi c’est important aujourd’hui§

DomaineApplication
CryptographieRSA, ECC, Diffie-Hellman, signatures
Codes correcteursCodes BCH, Reed-Solomon (corps finis)
AlgorithmiqueHash, génération pseudo-aléatoire, randomisation
Calcul formelAlgèbre symbolique, factorisation polynomiale
Informatique théoriqueComplexité, P vs NP
PhysiqueMécanique statistique (fonctions zêta de variétés), théorie des cordes

Une grande partie des mathématiques « pures » de la théorie des nombres est devenue cruciale en pratique au XXe siècle. Voir Arithmétique pour les bases (Bézout, Gauss, congruences) et Applications des Mathématiques pour la vue d’ensemble des applications.