La combinatoire compte. Mais elle compte des objets que l’intuition n’attrape plus dès qu’on dépasse quelques cas : combien de façons d’arranger un Rubik’s cube ? Combien de parties d’échecs possibles ? Combien de fonctions f:ABf: A \to B ? Au-delà du dénombrement basique du Lycée (arrangements, combinaisons), il existe une boîte à outils raffinée — bijections, principe d’inclusion-exclusion, séries génératrices — qui permet de résoudre des problèmes en apparence inabordables.

Programme

Bijections, principe d’inclusion-exclusion, partitions, formules de Stirling, séries génératrices, principe des tiroirs, méthode probabiliste, double comptage. Niveau Math Sup/Spé approfondi, olympiades, prépa concours.

1. Rappels et notations§

ObjetCardinal
Permutations de nn objetsn!n!
Arrangements AnpA_n^p (pp parmi nn, ordre)n!(np)!\frac{n!}{(n-p)!}
Combinaisons (np)\binom{n}{p} (pp parmi nn, sans ordre)n!p!(np)!\frac{n!}{p!(n-p)!}
Fonctions f:ABf: A \to BBA|B|^{|A|}
Fonctions injectives ABA \to BABAA_{|B|}^{|A|} si AB|A| \leq |B|
Parties d’un ensemble à nn éléments2n2^n
Formule du binôme de Newton
(a+b)n=k=0n(nk)akbnk(a+b)^n = \sum_{k=0}^n \binom{n}{k} a^k b^{n-k}

2. Bijections — le cœur de la combinatoire§

Principe : pour montrer que deux ensembles ont le même cardinal, il suffit d’exhiber une bijection entre eux. Souvent plus élégant qu’un calcul direct.

Identité (np)=(nnp)\binom{n}{p} = \binom{n}{n-p}

Preuve combinatoire : choisir les pp éléments d’une partie revient à choisir les npn-p éléments du complémentaire. Bijection « partie ↔ son complémentaire ». Démonstration en une ligne.

Identité de Vandermonde
(m+nr)=k=0r(mk)(nrk)\binom{m+n}{r} = \sum_{k=0}^{r} \binom{m}{k}\binom{n}{r-k}

Preuve combinatoire : choisir rr personnes parmi mm hommes et nn femmes revient à choisir kk hommes et rkr-k femmes pour chaque kk.

3. Principe d’inclusion-exclusion§

Inclusion-exclusion

Pour des ensembles finis A1,,AnA_1, \dots, A_n :

i=1nAi=iAii<jAiAj+i<j<kAiAjAk+(1)n+1A1An\left|\bigcup_{i=1}^n A_i\right| = \sum_i |A_i| - \sum_{i<j} |A_i \cap A_j| + \sum_{i<j<k} |A_i \cap A_j \cap A_k| - \cdots + (-1)^{n+1} |A_1 \cap \cdots \cap A_n|
flowchart TB
    A((A)) -.- B((B)) -.- C((C))
    A -.- C
    Note["|A∪B∪C| = |A|+|B|+|C|<br/>− |A∩B|−|A∩C|−|B∩C|<br/>+ |A∩B∩C|"]

Application — dérangements§

Un dérangement est une permutation sans point fixe (personne n’a son propre chapeau). Combien y en a-t-il sur nn éléments ?

Dn=n!k=0n(1)kk!n!eD_n = n! \sum_{k=0}^n \frac{(-1)^k}{k!} \approx \frac{n!}{e}
Problème du vestiaire

nn personnes déposent leur chapeau au vestiaire. Le préposé les redistribue au hasard. La probabilité qu’aucune ne récupère le sien tend vers 1/e36,81/e \approx 36{,}8% — indépendamment de nn. Contre-intuitif !

4. Partitions§

4.1 Partition d’un entier§

Une partition de nn est une écriture n=λ1+λ2++λkn = \lambda_1 + \lambda_2 + \cdots + \lambda_k avec λ1λ2λk1\lambda_1 \geq \lambda_2 \geq \cdots \geq \lambda_k \geq 1.

Exemple : partitions de 4 : 4,;3+1,;2+2,;2+1+1,;1+1+1+14,; 3+1,; 2+2,; 2+1+1,; 1+1+1+1p(4)=5p(4) = 5.

Pas de formule fermée pour p(n)p(n) ! Mais une magnifique fonction génératrice (Euler) :

n0p(n)xn=k111xk\sum_{n \geq 0} p(n) x^n = \prod_{k \geq 1} \frac{1}{1 - x^k}

Ramanujan a découvert des congruences spectaculaires :

p(5k+4)0(mod5),p(7k+5)0(mod7),p(11k+6)0(mod11)p(5k+4) \equiv 0 \pmod{5}, \quad p(7k+5) \equiv 0 \pmod{7}, \quad p(11k+6) \equiv 0 \pmod{11}

4.2 Nombres de Stirling§

Stirling de seconde espèce S(n,k)S(n, k) : nombre de façons de partitionner un ensemble de nn éléments en kk parties non vides.

S(n,k)=kS(n1,k)+S(n1,k1)S(n, k) = k \cdot S(n-1, k) + S(n-1, k-1)

Valeurs : S(n,1)=1S(n, 1) = 1, S(n,n)=1S(n, n) = 1, S(4,2)=7S(4, 2) = 7.

Lien avec les surjections : nombre de surjections ABA \to B avec A=n|A| = n, B=k|B| = k est k!S(n,k)k! \cdot S(n, k).

4.3 Nombres de Bell§

B(n)=k=0nS(n,k)B(n) = \sum_{k=0}^n S(n, k) = nombre total de partitions d’un ensemble de nn éléments.

B(0)=1,;B(1)=1,;B(2)=2,;B(3)=5,;B(4)=15,;B(5)=52,;B(10)=115,975B(0) = 1,; B(1) = 1,; B(2) = 2,; B(3) = 5,; B(4) = 15,; B(5) = 52,; B(10) = 115,975.

5. Séries génératrices — l’outil le plus puissant§

Idée

À une suite (an)(a_n), on associe la série génératrice

A(x)=n0anxnA(x) = \sum_{n \geq 0} a_n x^n

Manipuler A(x)A(x) algébriquement (multiplications, dérivations) résout des problèmes combinatoires.

5.1 Cas modèle — la suite de Fibonacci§

F0=0,;F1=1,;Fn=Fn1+Fn2F_0 = 0,; F_1 = 1,; F_n = F_{n-1} + F_{n-2}.

Sa série génératrice F(x)=FnxnF(x) = \sum F_n x^n vérifie :

F(x)=x1xx2F(x) = \frac{x}{1 - x - x^2}

Décomposition en éléments simples → formule explicite (Binet) :

Fn=φnψn5,φ=1+52,ψ=152F_n = \frac{\varphi^n - \psi^n}{\sqrt{5}}, \quad \varphi = \frac{1+\sqrt{5}}{2}, \quad \psi = \frac{1-\sqrt{5}}{2}

5.2 Coefficient [xn]f(x)[x^n] f(x)§

Notation : [xn]f(x)[x^n] f(x) désigne le coefficient de xnx^n dans f(x)f(x).

SérieCoefficient
11x\frac{1}{1-x}[xn]=1[x^n] = 1 pour tout nn
1(1x)k\frac{1}{(1-x)^k}[xn]=(n+k1k1)[x^n] = \binom{n+k-1}{k-1}
exe^x[xn]=1n![x^n] = \frac{1}{n!} (série exponentielle)
(1+x)n(1+x)^n[xk]=(nk)[x^k] = \binom{n}{k}

5.3 Méthode§

  1. Traduire le problème en équation sur la série génératrice
  2. Résoudre algébriquement (souvent par fractions rationnelles)
  3. Extraire le coefficient cherché

6. Principe des tiroirs (pigeonhole)§

Principe des tiroirs (Dirichlet)

Si on range n+1n+1 objets dans nn tiroirs, au moins un tiroir contient au moins 2 objets.

Forme générale : ranger kn+1kn+1 objets dans nn tiroirs → au moins un tiroir avec k+1k+1 objets.

Trivial dans l’énoncé, dévastateur en application.

Applications classiques
  1. Tirage anniversaires : dans un groupe de 23 personnes, probabilité ≥ 50 % que deux partagent un anniversaire (paradoxe des anniversaires)
  2. Cheveux : à Paris (~10 millions d’habitants, ~150 000 cheveux par personne max), au moins deux Parisiens ont exactement le même nombre de cheveux
  3. Sous-suite monotone (Erdős-Szekeres) : toute suite de n2+1n^2 + 1 réels distincts contient une sous-suite monotone de longueur n+1n+1

7. Méthode probabiliste (Erdős)§

Idée géniale : pour prouver qu’un objet combinatoire existe, on en construit un au hasard et on montre qu’il a la propriété recherchée avec probabilité positive.

Théorème (Erdős, 1947) — Coloriages de Ramsey

R(k,k)>2k/2R(k, k) > 2^{k/2} pour kk assez grand.

Esquisse : on colore KnK_n aléatoirement en 2 couleurs. La probabilité qu’un sous-graphe KkK_k donné soit monochrome est 21(k2)2^{1-\binom{k}{2}}. Si n<2k/2n < 2^{k/2}, l’espérance du nombre de KkK_k monochromes est <1< 1, donc il existe un coloriage sans aucun. CQFD.

Aucune méthode constructive connue ne donne d’aussi bonnes bornes.

8. Double comptage§

Compter une même quantité de deux façons différentes, puis identifier — produit souvent des identités élégantes.

k=0n(nk)=2n\sum_{k=0}^n \binom{n}{k} = 2^n

Méthode 1 : binôme de Newton avec a=b=1a = b = 1. Méthode 2 (double comptage) : on compte les parties d’un ensemble à nn éléments. Soit 2E=2n|2^E| = 2^n (chaque élément y est ou pas). Soit (nk)\sum \binom{n}{k} (compter par taille). Égalité.

Identité du capitaine
k(nk)=n(n1k1)k\binom{n}{k} = n\binom{n-1}{k-1}

Choisir une équipe de kk joueurs et son capitaine. Soit on choisit l’équipe ((nk)\binom{n}{k}) puis le capitaine (kk). Soit on choisit le capitaine (nn) puis les k1k-1 autres équipiers ((n1k1)\binom{n-1}{k-1}).

9. Combinatoire des mots§

Combien de mots de nn lettres sur un alphabet de taille kk, sans deux lettres consécutives identiques ? Plus généralement, énumérations sous contraintes — utilisé en bio-informatique (séquences génomiques, motifs), compression de texte, théorie de l’information.

Outils : automates finis, séries génératrices, matrices de transfert.

10. Théorie de Ramsey — l’ordre dans le chaos§

Théorème de Ramsey

Pour tout r,kr, k, il existe N(r,k)N(r, k) tel que dans tout coloriage des arêtes de KNK_N en rr couleurs, on trouve un KkK_k monochrome.

Slogan : « Complete disorder is impossible. »

Cas connu : R(3,3)=6R(3,3) = 6 — dans tout groupe de 6 personnes, il y a soit 3 qui se connaissent mutuellement, soit 3 qui s’ignorent mutuellement. R(5,5)R(5,5) reste inconnu (entre 43 et 48).

11. Quelques nombres et suites célèbres§

SuiteDéfinitionApparaît dans
Catalan Cn=1n+1(2nn)C_n = \frac{1}{n+1}\binom{2n}{n}1,1,2,5,14,42,1, 1, 2, 5, 14, 42, \dotsParenthésages, arbres binaires, chemins sous-diagonaux
Bell BnB_nnombre de partitions d’un ensemble1,1,2,5,15,52,1, 1, 2, 5, 15, 52, \dots
Fibonacci FnF_nFn=Fn1+Fn2F_n = F_{n-1}+F_{n-2}Croissance, nature, finance
Stirling S(n,k)S(n,k)partitions en kk blocsAlgèbre, surjections
Catalan en 3Dnombres de Motzkin, SchröderChemins contraints

Voir Dénombrement (Lycée) et Probabilités Prépa (Math Spé) pour les bases.