Une démonstration mathématique est une chaîne d’arguments rigoureuse qui mène d’hypothèses à une conclusion. Au-delà du contenu, la forme d’une démonstration suit quelques patrons classiques qu’il faut savoir reconnaître et reproduire. Cette note recense les méthodes les plus utiles avec un exemple emblématique pour chacune.
Face à une question « démontrer que… », identifier la méthode adaptée est déjà la moitié du travail. Une démonstration n’a pas à être inventée de zéro : elle suit presque toujours un patron connu, qu’il s’agit d’adapter à la situation.
Vue d’ensemble§
flowchart TB
Methode["Méthodes de démonstration"]
Methode --> Direct["Directe<br/>déduction"]
Methode --> Contrap["Contraposée"]
Methode --> Absurde["Par l'absurde"]
Methode --> Rec["Récurrence"]
Methode --> AS["Analyse-synthèse"]
Methode --> DI["Double inclusion<br/>ou implication"]
Methode --> DC["Disjonction<br/>de cas"]
Methode --> CE["Contre-exemple"]
Methode --> Tiroir["Principe<br/>des tiroirs"]
Methode --> Equi["Par équivalence"]
1. Démonstration directe§
Principe : enchaîner des implications depuis l’hypothèse jusqu’à la conclusion. C’est la méthode la plus simple.
Soit et deux entiers pairs. Alors , qui est pair par définition.
Quand l’utiliser : quand on voit clairement les étapes intermédiaires. C’est le cas par défaut.
2. Contraposée§
est logiquement équivalent à .
Au lieu de prouver « implique », on prouve « non implique non ».
Quand l’utiliser : quand la négation de donne plus d’information à manipuler que .
Contraposée : si est impair, alors est impair.
Si , alors , qui est impair. CQFD.
Tentative directe : on ne sait pas grand-chose de la racine carrée d’un nombre pair. La contraposée est plus naturelle.
3. Par l’absurde (raisonnement apagogique)§
Pour démontrer , on suppose et on déduit une contradiction (absurdité).
Quand l’utiliser : quand l’hypothèse est riche en conséquences manipulables, surtout pour des résultats de non-existence ou d’infinité.
Supposons qu’il existe un nombre fini de premiers . Posons . admet un diviseur premier (car ). Or serait dans la liste : pour un . Alors , et comme , on aurait — absurde.
Supposons avec entiers, . Alors , donc pair, donc pair (cf. exemple 2). Écrire . Alors , donc , donc pair. Mais alors — contradiction.
4. Récurrence§
Pour prouver :
- Initialisation : montrer pour un certain (souvent ou )
- Hérédité : pour tout , supposer et montrer
- Conclusion : par récurrence, est vraie pour tout
Montrer que pour tout , .
Initialisation : pour , somme = . OK.
Hérédité : supposons . Alors
CQFD.
Variantes§
| Variante | Quand |
|---|---|
| Récurrence forte | On suppose pour tout , et on montre . Utile quand dépend de plusieurs prédécesseurs (Fibonacci, factorisation en premiers). |
| Récurrence à deux pas | Initialisation sur deux valeurs ( et ), hérédité de . |
| Récurrence finie | Sur avec un fixé. |
| Récurrence descendante | — rare mais utile. |
- Bien identifier et l’écrire explicitement
- L’initialisation est essentielle — sans elle, l’hérédité ne sert à rien
- L’hérédité doit fonctionner pour tout , pas juste pour un cas particulier
5. Analyse-synthèse§
Pour prouver qu’un objet existe et le caractériser :
- Analyse : supposer le problème résolu, déduire les conditions nécessaires sur l’objet
- Synthèse : construire l’objet à partir des conditions trouvées et vérifier qu’il convient
Quand l’utiliser : recherche d’existence + unicité, identification d’inconnues, équations fonctionnelles.
Montrer que toute fonction s’écrit de façon unique avec paire et impaire.
Analyse : Si , alors . Donc et .
Synthèse : Posons et . On vérifie : est paire, est impaire, et . CQFD.
6. Double inclusion / double implication§
6.1 Égalité d’ensembles§
Pour montrer , on montre et .
Sens ⊂ : Soit . Alors et ( ou ). Donc () ou (), soit .
Sens ⊃ : Soit . Alors ou . Dans les deux cas et , donc .
6.2 Équivalence ()§
Pour montrer , on montre et .
7. Disjonction de cas§
Décomposer l’ensemble des situations possibles en cas exhaustifs et mutuellement exclusifs, traiter chacun.
Quand l’utiliser : quand l’objet à étudier a plusieurs régimes (positif/négatif, pair/impair, / ).
Montrer que .
Cas 1 : et . Alors . Cas 2 : et . Alors . Cas 3 : signes opposés, par exemple . Alors .
8. Contre-exemple§
Pour réfuter une assertion universelle , un seul contre-exemple suffit. Inversement, aucun nombre fini d’exemples ne prouve une propriété universelle.
Pólya conjecture que pour tout , plus de la moitié des entiers ont un nombre impair de facteurs premiers (comptés avec multiplicité).
Vérifiée numériquement jusqu’à … avant qu’Haselgrove ne trouve en 1958 que est un contre-exemple.
Morale : les vérifications numériques ne sont pas des démonstrations.
9. Principe des tiroirs (pigeonhole)§
Si on range objets dans tiroirs, au moins un tiroir contient au moins 2 objets.
Trivial dans l’énoncé, redoutable en applications combinatoires.
Paris a ~10 millions d’habitants. Personne n’a plus de ~150 000 cheveux. Si on associe à chaque Parisien son nombre de cheveux, on range 10⁷ personnes dans 1{,}5 × 10⁵ tiroirs. Au moins deux Parisiens ont exactement le même nombre de cheveux.
Voir Combinatoire Avancée pour plus d’applications.
10. Démonstration par récurrence transfinie / Zorn§
(Hors programme, mais à mentionner.) Pour des structures infinies non dénombrables, on utilise l’axiome du choix ou ses équivalents (lemme de Zorn, théorème de Zermelo). Apparaît en algèbre (existence d’une base de tout espace vectoriel), en topologie (théorème de Tychonoff), en logique.
11. Démonstration constructive vs non constructive§
| Type | Principe | Exemple |
|---|---|---|
| Constructive | On exhibe explicitement l’objet | « Voici un nombre premier > 10⁹ : … » |
| Non constructive | On prouve l’existence sans la construction | « Il existe deux irrationnels tels que rationnel : si est rationnel, prendre ; sinon prendre et . » |
La méthode probabiliste d’Erdős est l’exemple type d’une démonstration non constructive : on prouve qu’un objet existe en montrant que sa probabilité est non nulle, sans le construire.
12. Conseils pratiques§
- Conclusion négative ou non-existence → souvent absurde ou contraposée
- Conclusion sur tout entier → récurrence
- Existence + unicité → analyse-synthèse
- Égalité d’ensembles → double inclusion
- Disposition de cas claire → disjonction
- Contre-exemple potentiel → tester sur petits cas avant de chercher une preuve
- Confondre et : une équivalence est strictement plus forte
- Quantificateurs implicites : « pour tout » sous-entendu est dangereux
- « On voit que » : sauf cas trivial, à proscrire — c’est l’aveu d’un saut logique
- Récurrence avec hérédité prouvée pour seulement : ne marche pas
- Absurde où la « contradiction » est circulaire : on suppose , on déduit , on dit « contradiction » — non, c’est juste répéter l’hypothèse
Pour les preuves canoniques à connaître, voir Démonstrations Classiques. Pour des recettes par type de question, voir Comment Montrer Que.
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