Certaines preuves traversent les siècles non pas par utilité, mais par élégance. Elles sont des modèles de raisonnement et fonctionnent comme des étalons : si tu les connais, tu reconnais leur structure dans des dizaines d’autres preuves. Cette note rassemble les démonstrations canoniques que tout étudiant en mathématiques devrait avoir vues.

1. Irrationalité de 2\sqrt{2}§

Origine : pythagoriciens (Ve s. av. J.-C.) — légende rapportée par Pappus : Hippase, qui aurait divulgué la découverte, aurait été noyé en représailles.

Méthode : par l’absurde + descente infinie.

2Q\sqrt{2} \notin \mathbb{Q}

Supposons 2=p/q\sqrt{2} = p/q avec p,qZp, q \in \mathbb{Z}, q>0q > 0, gcd(p,q)=1\gcd(p, q) = 1.

Alors 2q2=p22 q^2 = p^2, donc p2p^2 est pair. Or si pp est impair, p2p^2 l’est aussi. Donc pp est pair : écrivons p=2kp = 2k.

Substituant : 2q2=4k22q^2 = 4k^2, donc q2=2k2q^2 = 2k^2. Par le même argument, qq est pair.

Mais pp et qq tous les deux pairs contredit gcd(p,q)=1\gcd(p, q) = 1. CQFD.

Importance : premier exemple historique d’une grandeur incommensurable — choc philosophique chez les pythagoriciens, qui pensaient que tout est nombre (entier ou rationnel).

2. Infinité des nombres premiers (Euclide, Éléments IX-20)§

Méthode : par l’absurde.

Il existe une infinité de nombres premiers

Supposons que les nombres premiers soient en nombre fini : p1<p2<<pnp_1 < p_2 < \cdots < p_n.

Posons N=p1p2pn+1N = p_1 p_2 \cdots p_n + 1. Alors N2N \geq 2, donc NN admet au moins un diviseur premier pp.

Si p=pip = p_i pour un ii, alors pp1pnp \mid p_1 \cdots p_n. Combiné à pNp \mid N, cela donne p(Np1pn)=1p \mid (N - p_1 \cdots p_n) = 1 — absurde.

Donc pp n’est aucun des pip_i, ce qui contredit la finitude supposée.

Importance : démonstration de pure beauté, 5 lignes pour un résultat fondamental. Modèle de raisonnement par l’absurde.

3. Théorème de Pythagore — preuve par découpage§

Origine : connu de plusieurs civilisations (babylonienne, chinoise, indienne) avant Pythagore. Plus de 350 preuves connues.

Dans un triangle rectangle d’hypoténuse cc et de cathètes a,ba, b : a2+b2=c2a^2 + b^2 = c^2

Preuve par découpage chinois (Zhou Bi Suan Jing, ~Ier s.) :

On dispose 4 triangles rectangles identiques dans un carré de côté a+ba+b, de deux façons :

  • Configuration 1 : les triangles laissent au milieu deux carrés, de côtés aa et bb. Aire centrale : a2+b2a^2 + b^2.
  • Configuration 2 : les triangles laissent au milieu un seul carré de côté cc. Aire centrale : c2c^2.

Comme l’aire totale est la même ((a+b)2(a+b)^2) et les 4 triangles aussi (2ab2ab), on a a2+b2=c2a^2 + b^2 = c^2.

Importance : exemple-clé du raisonnement visuel en géométrie. La preuve d’Euclide (Éléments I-47) est différente, plus algébrique.

4. Somme des nn premiers entiers : k=1nk=n(n+1)2\sum_{k=1}^n k = \frac{n(n+1)}{2}§

Origine : anecdote du jeune Gauss à 7 ans à qui le maître ordonne d’additionner les nombres de 1 à 100 — Gauss donne instantanément 5 050.

Preuve sans récurrence (méthode de Gauss)

Écrivons la somme dans les deux sens :

S=1+2+3++(n1)+nS = 1 + 2 + 3 + \cdots + (n-1) + n
S=n+(n1)+(n2)++2+1S = n + (n-1) + (n-2) + \cdots + 2 + 1

En additionnant terme à terme : chaque colonne fait n+1n+1, et il y a nn colonnes.

2S=n(n+1)S=n(n+1)22S = n(n+1) \quad \Rightarrow \quad S = \frac{n(n+1)}{2}

Importance : montre qu’une preuve directe peut être plus élégante qu’une récurrence.

5. La somme des inverses des carrés (problème de Bâle, Euler 1735)§

Énoncé : Pour quelle valeur LL a-t-on n=11n2=L\sum_{n=1}^{\infty} \frac{1}{n^2} = L ?

Posé en 1644 par Pietro Mengoli, résolu en 1735 par Euler (28 ans), qui devient célèbre pour ce résultat.

Esquisse de la preuve d’Euler

Euler note que la fonction sin(πx)πx\frac{\sin(\pi x)}{\pi x} a pour zéros x=±1,±2,±3,x = \pm 1, \pm 2, \pm 3, \dots et vaut 11 en 00.

Il « factorise » comme un polynôme infini :

sin(πx)πx=n=1(1x2n2)\frac{\sin(\pi x)}{\pi x} = \prod_{n=1}^{\infty}\left(1 - \frac{x^2}{n^2}\right)

Par développement en série, le coefficient de x2x^2 dans le membre de gauche est π2/6-\pi^2/6 (vient du DL de sin\sin).

Dans le membre de droite, le coefficient de x2x^2 est n=11/n2-\sum_{n=1}^\infty 1/n^2.

Par identification : n=11n2=π26\sum_{n=1}^\infty \frac{1}{n^2} = \frac{\pi^2}{6}.

Importance : ouvre la voie à la théorie des fonctions zêta. Démonstration formellement non rigoureuse (par les standards modernes) mais profonde. Plusieurs preuves rigoureuses existent aujourd’hui.

6. Identité d’Euler : eiπ+1=0e^{i\pi} + 1 = 0§

Richard Feynman

« La formule la plus remarquable de toutes les mathématiques. »

Relie cinq constantes fondamentales : 0,1,e,i,π0, 1, e, i, \pi, et trois opérations : addition, multiplication, exponentiation.

Preuve

Par définition de l’exponentielle complexe :

eix=cosx+isinxe^{ix} = \cos x + i \sin x

(Formule d’Euler générale, prouvée par les séries de Taylor.)

En particulier pour x=πx = \pi :

eiπ=cosπ+isinπ=1+0i=1e^{i\pi} = \cos \pi + i \sin \pi = -1 + 0 \cdot i = -1

Donc eiπ+1=0e^{i\pi} + 1 = 0.

Importance : l’identité résume l’unité profonde de l’analyse, de la trigonométrie et de l’algèbre.

7. Cantor — R\mathbb{R} n’est pas dénombrable (argument diagonal, 1891)§

L’argument diagonal de Cantor

Supposons par l’absurde que [0,1][0, 1] soit dénombrable. On peut donc lister tous ses éléments :

x1=0,a1,1a1,2a1,3a1,4x_1 = 0{,}a_{1,1} a_{1,2} a_{1,3} a_{1,4} \dots
x2=0,a2,1a2,2a2,3a2,4x_2 = 0{,}a_{2,1} a_{2,2} a_{2,3} a_{2,4} \dots
x3=0,a3,1a3,2a3,3a3,4x_3 = 0{,}a_{3,1} a_{3,2} a_{3,3} a_{3,4} \dots
\vdots

Construisons y=0,b1b2b3b4y = 0{,}b_1 b_2 b_3 b_4 \dotsbnan,nb_n \neq a_{n,n} (par exemple, bn=5b_n = 5 si an,n5a_{n,n} \neq 5, sinon bn=6b_n = 6).

Alors y[0,1]y \in [0, 1] mais yxny \neq x_n pour tout nn (ils diffèrent en position nn). Contradiction avec l’exhaustivité de la liste.

Importance : ouvre la théorie des infinis de cardinaux différents. N<R|\mathbb{N}| < |\mathbb{R}| ; les rationnels sont dénombrables, les réels non. Choc philosophique au XIXe siècle.

8. Le paradoxe de Banach-Tarski (1924)§

Énoncé : on peut découper une boule en un nombre fini de morceaux et les réassembler (par rotations et translations) en deux boules de même volume que l’originale.

Conséquence de l’axiome du choix appliqué à des ensembles non mesurables. Démonstration techniquement avancée, mais énoncé qui défie toute intuition.

Importance : illustre les limites de notre intuition géométrique et le rôle subtil de l’axiome du choix.

9. Théorème fondamental de l’algèbre (Gauss, 1799)§

Énoncé : tout polynôme non constant à coefficients complexes admet au moins une racine complexe.

Méthode classique : par l’absurde, en utilisant l’analyse complexe (théorème de Liouville).

Esquisse

Soit P(z)=anzn++a0P(z) = a_n z^n + \cdots + a_0 non constant. Supposons que PP n’admette aucune racine. Alors 1/P1/P est entière (holomorphe sur C\mathbb{C}).

Pour z|z| grand, P(z)|P(z)| \to \infty (terme dominant), donc 1/P01/P \to 0. En particulier 1/P1/P est bornée.

Par le théorème de Liouville, toute fonction entière bornée est constante. Donc PP est constante — contradiction.

Importance : explique pourquoi C\mathbb{C} est « algébriquement clos », ce que R\mathbb{R} n’est pas (x2+1x^2 + 1 n’a pas de racine réelle).

10. Théorème de Pythagore appliqué — non-cubabilité de la sphère§

Plus généralement, beaucoup de résultats d’impossibilité célèbres :

Tous démontrés par des méthodes algébriques abstraites — théorie de Galois, transcendance.

11. Théorème des valeurs intermédiaires (TVI)§

Énoncé : Si ff est continue sur [a,b][a, b] et f(a)f(b)<0f(a) \cdot f(b) < 0, alors ff s’annule sur ]a,b[]a, b[.

Preuve par dichotomie

Sans perte de généralité f(a)<0<f(b)f(a) < 0 < f(b). Posons a0=a,;b0=ba_0 = a,; b_0 = b.

À chaque étape, on regarde mn=(an+bn)/2m_n = (a_n + b_n)/2 :

  • si f(mn)>0f(m_n) > 0, on pose an+1=an,;bn+1=mna_{n+1} = a_n,; b_{n+1} = m_n
  • si f(mn)<0f(m_n) < 0, on pose an+1=mn,;bn+1=bna_{n+1} = m_n,; b_{n+1} = b_n
  • si f(mn)=0f(m_n) = 0, on a fini

Les suites (an)(a_n) et (bn)(b_n) sont adjacentes (la première croît, la seconde décroît, bnan0b_n - a_n \to 0). Elles convergent vers une limite commune cc. Par continuité, f(c)=limf(an)0f(c) = \lim f(a_n) \leq 0 et f(c)=limf(bn)0f(c) = \lim f(b_n) \geq 0, donc f(c)=0f(c) = 0.

Importance : illustre le pouvoir de la complétude de R\mathbb{R}. Sans complétude (sur Q\mathbb{Q}), le TVI est faux (x22x^2 - 2 change de signe sans s’annuler dans Q\mathbb{Q}).

12. Lemme de Bézout§

Énoncé : gcd(a,b)=d\gcd(a, b) = d ssi il existe u,vZu, v \in \mathbb{Z} tels que au+bv=dau + bv = d.

Preuve constructive par algorithme d’Euclide étendu — qu’on peut tracer en quelques lignes.

Importance : pierre angulaire de l’arithmétique. Permet de prouver le théorème de Gauss, l’unicité de la décomposition en premiers, et de construire concrètement les inverses modulaires (utilisés en RSA).

13. Théorème d’Euler pour les polyèdres§

Énoncé : Pour tout polyèdre convexe, VE+F=2V - E + F = 2 (sommets - arêtes + faces).

PolyèdreVEFV-E+F
Tétraèdre4642
Cube81262
Octaèdre61282
Dodécaèdre2030122
Icosaèdre1230202

Importance : premier invariant topologique identifié — annonce la naissance de la topologie. Généralisable aux surfaces : VE+F=22gV - E + F = 2 - 2ggg est le « genre » (nombre de trous).

Pourquoi connaître ces démonstrations§

Au-delà des théorèmes eux-mêmes, ces preuves sont des patrons :

Maîtriser ces classiques, c’est se constituer une bibliothèque mentale d’astuces réutilisables.