La Commune de Paris (1871)
La Commune de Paris est une insurrection populaire et un gouvernement révolutionnaire qui dirige la capitale française pendant 72 jours, du 18 mars au 28 mai 1871. C’est l’un des épisodes fondateurs du mouvement ouvrier moderne, écrasé dans le sang lors de la Semaine sanglante.
Contexte : la défaite de 1870§
La guerre franco-prussienne§
Déclarée par Napoléon III le 19 juillet 1870, la guerre franco-prussienne tourne très vite à la catastrophe pour la France. Les armées prussiennes et leurs alliées allemandes, mieux organisées et mieux équipées, percent le dispositif français.
Bataille de Sedan (1er–2 septembre 1870) : l’armée française du maréchal de Mac-Mahon, environ 120 000 hommes, est encerclée par les forces commandées par le roi Guillaume Ier de Prusse (qui ne deviendra empereur d’Allemagne que le 18 janvier 1871) et le chancelier Bismarck. Napoléon III capitule le 2 septembre avec 83 000 prisonniers.
Chute du Second Empire et siège de Paris§
4 septembre 1870 : à Paris, la nouvelle de Sedan déclenche la chute du régime. La République est proclamée à l’Hôtel de Ville. Un Gouvernement de la Défense nationale prend le pouvoir.
19 septembre 1870 : les armées prussiennes entament le siège de Paris, qui durera 132 jours. La capitale est coupée du reste du pays, rationnée, bombardée à partir de janvier 1871.
28 janvier 1871 : armistice signé. Adolphe Thiers, chef du nouveau pouvoir exécutif, négocie un traité préliminaire de paix qui prévoit la cession de l’Alsace-Lorraine et 5 milliards de francs-or de réparations.
Le déclenchement de l’insurrection§
Une assemblée hostile à Paris§
Les élections du 8 février 1871 donnent à l’Assemblée nationale une large majorité monarchiste et conservatrice, élue par une France rurale qui veut la paix. Cette Assemblée siège à Bordeaux puis à Versailles — pas à Paris, perçu comme révolutionnaire.
Paris se sent trahi : la ville a subi le siège, supporté la faim, et se voit imposer la capitulation par une assemblée qu’elle n’a pas choisie.
Le 18 mars 1871§
Thiers tente de désarmer la Garde nationale parisienne en s’emparant des canons stockés sur la butte Montmartre — canons payés par souscription publique pendant le siège.
L’opération échoue : les soldats fraternisent avec la population. Deux généraux envoyés sur place, Lecomte et Clément-Thomas, sont fusillés par leurs propres hommes et la foule. Thiers ordonne le retrait de l’armée et de l’administration sur Versailles.
Paris est laissée à elle-même. Le Comité central de la Garde nationale prend le contrôle de la ville.
Élection de la Commune (26 mars 1871)§
Des élections municipales à Paris portent au pouvoir un Conseil de la Commune dominé par des révolutionnaires : blanquistes, jacobins, proudhoniens, membres de la Première Internationale.
La Commune de Paris est officiellement proclamée le 28 mars 1871 sur le parvis de l’Hôtel de Ville.
Les œuvres de la Commune§
En 72 jours, la Commune adopte une série de mesures d’inspiration socialiste et démocratique :
- Séparation de l’Église et de l’État (avant 1905)
- Enseignement laïc, gratuit et obligatoire, ouvert aux filles
- Moratoire sur les loyers et les dettes contractées pendant le siège
- Interdiction du travail de nuit dans les boulangeries
- Reprise des ateliers abandonnés par les patrons en fuite, confiés à des coopératives ouvrières
- Élus révocables et payés au salaire moyen d’un ouvrier
- Reconnaissance de l’union libre et droits pour les enfants naturels
- Drapeau rouge comme emblème
D’autres communes insurrectionnelles surgissent brièvement à Lyon, Marseille, Saint-Étienne, Le Creusot, Narbonne, Toulouse, mais sont écrasées en quelques jours.
La Semaine sanglante (21–28 mai 1871)§
Les troupes versaillaises, désormais renforcées par les prisonniers libérés par Bismarck, pénètrent dans Paris le 21 mai par la porte de Saint-Cloud.
S’ensuit une semaine de combats de rue d’une violence extrême :
- Barricades dans tous les quartiers ouvriers (Belleville, Ménilmontant, faubourg Saint-Antoine)
- Incendies allumés par les Communards en retraite (Tuileries, Hôtel de Ville, Cour des Comptes)
- Exécutions d’otages par la Commune (dont l’archevêque de Paris, Mgr Darboy, le 24 mai)
- Massacres de masse par les Versaillais : exécutions sommaires sans jugement, fusillades collectives au mur des Fédérés (Père-Lachaise, 28 mai)
Bilan humain :
- 20 000 à 30 000 morts côté Communards (chiffres débattus, longtemps minorés par la République)
- ~ 880 morts côté versaillais
- 38 000 arrestations
- 10 000 condamnations dont 4 500 à la déportation en Nouvelle-Calédonie
Mémoire et postérité§
La Commune est durablement diabolisée par la IIIe République conservatrice et par les héritiers de Thiers. Sa mémoire est portée par le mouvement ouvrier et la gauche révolutionnaire.
Karl Marx publie en 1871 La Guerre civile en France qui en fait le premier modèle historique de “dictature du prolétariat”.
Lénine se réclame ouvertement de l’expérience communarde : à sa mort, il sera enveloppé d’un drapeau rouge ramené de Paris.
Amnistie complète des Communards votée seulement en 1880, sous l’impulsion de Léon Gambetta et Victor Hugo.
Aujourd’hui, le mur des Fédérés au cimetière du Père-Lachaise reste un lieu de commémoration annuel pour la gauche française.
Pourquoi cet épisode compte§
La Commune est à la fois :
- Une expérience politique courte mais radicale (démocratie directe, séparation Église-État, instruction publique)
- Un traumatisme national : la guerre civile a fait plus de morts en une semaine que tous les massacres de la Révolution française
- Une matrice idéologique pour les mouvements révolutionnaires du XXe siècle (marxistes, anarchistes, conseillistes)
Sa mémoire reste politiquement chargée en France, plus de 150 ans après les faits.