Ludwig Wittgenstein (1889-1951)
Ludwig Wittgenstein est le philosophe le plus influent de la tradition analytique et l’un des penseurs les plus singuliers du XXe siècle. Il a produit deux philosophies radicalement différentes — le Tractatus et les Recherches philosophiques — qui ont chacune transformé la discipline. Le premier a fondé le positivisme logique, le second l’a détruit.
Biographie§
| Date | Evenement |
|---|---|
| 1889 | Naissance à Vienne. Famille la plus riche d’Autriche (industrie sidérurgique). Père Karl Wittgenstein, magnat de l’acier |
| 1906-1908 | Etudes d’ingénierie à Berlin puis Manchester. S’intéresse aux fondements des mathématiques |
| 1911 | Se rend à Cambridge pour étudier sous Bertrand Russell. Russell le juge immédiatement génial |
| 1914-1918 | S’engage volontairement dans l’armée autrichienne. Rédige le Tractatus dans les tranchées et en captivité |
| 1921 | Publication du Tractatus Logico-Philosophicus. Wittgenstein considère avoir résolu tous les problèmes de la philosophie |
| 1920-1926 | Abandonne la philosophie. Instituteur dans des villages autrichiens, jardinier dans un monastère, architecte (maison pour sa soeur à Vienne) |
| 1929 | Retour à Cambridge. Le Tractatus lui vaut un doctorat (Russell et Moore sont les examinateurs) |
| 1929-1947 | Enseigne à Cambridge. Développe sa seconde philosophie |
| 1945 | Rédige les Recherches philosophiques (publiées posthumément en 1953) |
| 1947 | Démissionne de sa chaire. S’installe en Irlande |
| 1951 | Mort d’un cancer à Cambridge. Derniers mots : “Dites-leur que j’ai eu une vie merveilleuse” |
Le personnage§
Wittgenstein est un cas unique dans l’histoire de la philosophie :
- Il renonce à l’une des plus grandes fortunes d’Europe (distribue son héritage à ses frères et soeurs, et à des artistes)
- Il abandonne la philosophie après le Tractatus, convaincu d’avoir tout résolu, puis y revient pour réfuter son propre livre
- Il vit dans un dépouillement quasi monastique (chambres nues, nourriture simple)
- Trois de ses quatre frères se suicident
- Il exerce une fascination et une terreur sur ses étudiants (cours sans notes, silences interminables, éclats de colère)
Première philosophie : le Tractatus (1921)§
Le projet§
Le Tractatus Logico-Philosophicus (titre inspiré de Spinoza) tient en 75 pages. Il est écrit sous forme d’aphorismes numérotés (1, 1.1, 1.11, etc.) d’une densité extrême. Son projet : tracer la limite entre ce qui peut être dit avec sens et ce qui ne le peut pas.
Thèses centrales§
1. La théorie picturale du langage (picture theory)
Le langage est une image logique du monde. Une proposition a du sens si et seulement si elle est une image (Bild) d’un état de choses possible. La structure logique de la proposition reflète (isomorphisme) la structure logique de la réalité.
2. Le monde est l’ensemble des faits
“Le monde est tout ce qui a lieu.” (Proposition 1)
Le monde n’est pas un ensemble d’objets mais un ensemble de faits — des configurations d’objets. La logique est la charpente du monde et du langage.
3. Les limites du langage
“Les limites de mon langage signifient les limites de mon monde.” (5.6)
Ce dont on ne peut pas faire une image logique ne peut pas être dit — mais cela ne signifie pas que cela n’existe pas. Cela se montre sans pouvoir être dit.
4. L’indicible
L’éthique, l’esthétique, le sens de la vie, la mystique — tout ce qui compte vraiment — ne peut pas être exprimé en propositions sensées. Ce n’est pas que ces questions soient absurdes, c’est qu’elles dépassent les limites du langage.
“Ce dont on ne peut parler, il faut le taire.” (Proposition 7, dernière du livre)
Influence du Tractatus§
Le Cercle de Vienne (Carnap, Schlick, Neurath) s’empare du Tractatus pour fonder le positivisme logique : seules les propositions vérifiables empiriquement ou les tautologies logiques ont du sens. Tout le reste (métaphysique, éthique, théologie) est dépourvu de sens.
Wittgenstein désapprouve cette lecture : pour lui, l’indicible n’est pas dépourvu de sens — il est au contraire la chose la plus importante.
Seconde philosophie : les Recherches (1953)§
La rupture§
Wittgenstein revient à Cambridge en 1929 et commence à démolir systématiquement le Tractatus. La seconde philosophie ne construit pas de système — elle dissout les problèmes philosophiques en montrant qu’ils naissent d’une mauvaise compréhension du fonctionnement du langage.
Concepts centraux§
1. Les jeux de langage (Sprachspiel)
Le langage n’a pas une essence unique (représenter le monde). Il est composé d’une multitude de jeux — ordonner, décrire, raconter, prier, saluer, insulter, plaisanter — qui ont chacun leurs propres règles.
| Jeu de langage | Fonction | Règles propres |
|---|---|---|
| Commander | Faire agir autrui | Impératif, contexte d’autorité |
| Décrire | Représenter un état de choses | Correspondance avec l’observation |
| Raconter une blague | Faire rire | Timing, incongruité, contexte partagé |
| Prier | S’adresser à Dieu | Pas de vérification empirique, sincérité |
Chercher “la” signification du langage, c’est comme demander “à quoi sert un outil ?” alors que le marteau, la scie et le mètre n’ont rien en commun sauf d’être dans la même boite à outils.
2. La signification comme usage
“La signification d’un mot est son usage dans le langage.” (§43)
Un mot n’a pas de signification fixe qui existerait dans un espace mental. Sa signification est ce qu’on en fait — comment on l’utilise dans des contextes concrets. Chercher la signification “en soi” d’un mot, c’est comme chercher le sens d’une pièce d’échecs en dehors du jeu.
3. Ressemblances de famille (Familienähnlichkeit)
Les choses que nous appelons “jeux” (échecs, football, patience, jeu de mots) n’ont pas de propriété commune unique. Elles sont liées par un réseau de ressemblances qui se chevauchent — comme les membres d’une famille se ressemblent sans qu’un trait soit partagé par tous.
Cela détruit l’essentialisme platonicien : il n’y a pas d’essence du “jeu”, du “langage”, ou de la “beauté”. Il y a des usages, des cas, des ressemblances.
4. L’argument du langage privé
Wittgenstein démontre qu’un langage purement privé (dont seul le locuteur pourrait comprendre les termes) est impossible. Si je nomme “S” une sensation interne, sans aucun critère public de vérification, je ne peux jamais savoir si j’utilise “S” correctement. Suivre une règle exige un critère public — le langage est essentiellement social.
Cet argument a des conséquences radicales en philosophie de l’esprit : les états mentaux ne peuvent pas être des entités purement privées.
5. La philosophie comme thérapie
“Le philosophe traite une question comme on traite une maladie.” (§255)
La philosophie ne résout pas des problèmes — elle les dissout en montrant que ce sont des confusions linguistiques. Les problèmes philosophiques naissent quand “le langage part en vacances” — quand on utilise des mots en dehors de leur jeu de langage naturel.
Comparaison des deux philosophies§
| Tractatus (1921) | Recherches (1953) |
|---|---|
| Le langage a une essence : représenter le monde | Le langage a des usages multiples (jeux de langage) |
| La logique est la structure commune du langage et du monde | La logique n’a pas de statut privilégié |
| Les problèmes philosophiques ont une solution définitive | Les problèmes philosophiques sont des confusions à dissoudre |
| Style : aphorismes numérotés, architectonique | Style : remarques, exemples, dialogues imaginaires |
| Influence : positivisme logique | Influence : philosophie du langage ordinaire |
Héritage§
- La philosophie du langage ordinaire (Austin, Ryle, Strawson à Oxford) reprend l’idée que les problèmes philosophiques naissent de mésusages du langage
- Les ressemblances de famille ont transformé la théorie des catégories (Rosch, prototypes en sciences cognitives)
- L’argument du langage privé reste central en philosophie de l’esprit
- La conception de la philosophie comme thérapie influence Rorty, le pragmatisme tardif, et la philosophie postanalytique
- Wittgenstein est l’un des rares philosophes cités aussi souvent par la tradition analytique que par la tradition continentale