Classicisme (XVIIe siècle)
Le classicisme est le mouvement littéraire et artistique qui domine la France sous le règne de Louis XIV (1661-1715) — le “Grand Siècle”. Il se caractérise par la recherche de l’ordre, de la clarté, de la mesure et de l’universalité, en prenant les Anciens (Grecs et Romains) comme modèles. Le classicisme français produit l’un des sommets du théâtre occidental avec Corneille, Racine et Molière.
Principes esthétiques§
| Principe | Signification |
|---|---|
| Imitation des Anciens | Les auteurs grecs et romains sont des modèles indépassables. Mais imiter ne signifie pas copier — il faut égaler les Anciens dans leur propre langue |
| Raison et clarté | ”Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement” (Boileau). L’écriture doit être limpide, logique, débarrassée des ornements inutiles |
| Vraisemblance | L’oeuvre doit représenter ce qui pourrait arriver, pas ce qui est extraordinaire. Pas de merveilleux, pas d’invraisemblance |
| Bienséance | Ne pas choquer le public : pas de violence ni de mort sur scène, pas d’obscénité, respect des conventions sociales |
| Plaire et instruire | La littérature doit à la fois divertir et enseigner une vérité morale (castigat ridendo mores : la comédie corrige les moeurs par le rire) |
La règle des trois unités (théâtre)§
Codifiée par Boileau dans son Art poétique (1674), inspirée d’Aristote :
| Unité | Règle | Effet |
|---|---|---|
| Action | Une seule intrigue principale | Concentration dramatique |
| Temps | L’action se déroule en 24 heures au maximum | Intensité temporelle |
| Lieu | L’action se déroule dans un seul lieu | Cohérence spatiale |
Ces règles sont moins des dogmes que des idéaux : Corneille les respecte avec liberté, Racine les pousse à la perfection, Molière s’en affranchit souvent dans ses comédies.
Le théâtre§
Pierre Corneille (1606-1684)§
Le créateur de la tragédie classique française. Ses héros sont confrontés à un dilemme entre l’honneur (le devoir) et la passion (l’amour). Chez Corneille, la volonté triomphe — le héros choisit le devoir.
| Pièce | Date | Conflit |
|---|---|---|
| Le Cid | 1637 | Rodrigue doit venger l’honneur de son père en tuant le père de Chimène, la femme qu’il aime. Il choisit l’honneur — et Chimène l’en aime davantage. Immense succès, mais aussi immense polémique (la “Querelle du Cid” : la pièce ne respecte pas parfaitement les unités) |
| Horace | 1640 | Un Romain doit combattre les champions d’Albe — dont le fiancé de sa soeur. Le patriotisme contre les liens du sang |
| Cinna | 1641 | Auguste doit-il pardonner à Cinna qui a comploté contre lui ? La clémence comme vertu suprême du pouvoir |
| Polyeucte | 1642 | Un noble romain se convertit au christianisme et choisit le martyre plutôt que l’amour terrestre |
Jean Racine (1639-1699)§
Si Corneille est le poète de la volonté, Racine est le poète de la passion fatale. Ses héros sont prisonniers de leurs désirs — ils savent que leur passion les détruit mais ne peuvent pas y résister. La tragédie racinienne est une mécanique implacable : tout est joué d’avance, et la beauté du vers accompagne la catastrophe.
| Pièce | Date | Sujet |
|---|---|---|
| Andromaque | 1667 | Chaine d’amours non réciproques : Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector (mort). Personne n’obtient ce qu’il veut |
| Britannicus | 1669 | La naissance du monstre Néron : comment un jeune empereur bascule dans la tyrannie |
| Bérénice | 1670 | Titus renvoie Bérénice qu’il aime parce que Rome refuse une reine étrangère. “Invitus invitam” — malgré lui, malgré elle. Tragédie sans mort, sans violence : la douleur pure |
| Phèdre | 1677 | Phèdre brule d’amour pour Hippolyte, le fils de son époux Thésée. Passion coupable, aveu, calomnie, mort. Le chef-d’oeuvre absolu de la tragédie française |
Molière (1622-1673)§
Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, est le plus grand auteur comique de la littérature française — et l’un des plus grands du théâtre mondial. Acteur, directeur de troupe et auteur, il crée un théâtre qui fait rire tout en attaquant les vices de son époque : l’hypocrisie, l’avarice, la prétention, le pédantisme, la bigoterie.
| Pièce | Date | Cible |
|---|---|---|
| Tartuffe | 1664 | L’hypocrisie religieuse. Un faux dévot manipule un bourgeois crédule. Interdite pendant cinq ans par la cabale des dévots |
| Dom Juan | 1665 | Le libertinage. Don Juan défie Dieu, séduit et abandonne les femmes, ment à tous — mais avec un charme irrésistible |
| Le Misanthrope | 1666 | La sincérité poussée à l’excès. Alceste veut dire la vérité à tout le monde — mais le monde ne fonctionne pas ainsi |
| L’Avare | 1668 | L’avarice. Harpagon préfère sa cassette à ses enfants |
| Le Bourgeois gentilhomme | 1670 | La vanité sociale. Monsieur Jourdain veut devenir noble et se rend ridicule. “Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j’en susse rien” |
| Le Malade imaginaire | 1673 | La médecine charlatanesque. Molière meurt sur scène le soir de la quatrième représentation |
Autres auteurs majeurs§
| Auteur | Oeuvre | Apport |
|---|---|---|
| Jean de La Fontaine (1621-1695) | Fables (12 livres, 243 fables) | “Le Corbeau et le Renard”, “La Cigale et la Fourmi”, “Le Lièvre et la Tortue”. Sous l’apparente simplicité des fables animalières, une morale complexe et souvent amère. La Fontaine est un moraliste, pas un auteur pour enfants |
| Blaise Pascal (1623-1662) | Les Pensées (posthume, 1670), Les Provinciales (1656-1657) | Fragments d’une apologie de la religion chrétienne. Prose fulgurante : “Le coeur a ses raisons que la raison ne connait point”, “Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie”, le pari de Pascal |
| Madame de La Fayette (1634-1693) | La Princesse de Clèves (1678) | Considéré comme le premier roman psychologique francais. La princesse aime le duc de Nemours mais choisit de rester fidèle à son mari — puis, veuve, refuse Nemours par lucidité sur la fragilité de la passion |
| Nicolas Boileau (1636-1711) | Art poétique (1674) | Le théoricien du classicisme. Codifie les règles de la “bonne” littérature |
| Madame de Sévigné (1626-1696) | Lettres | Correspondance avec sa fille — chef-d’oeuvre de l’art épistolaire, chronique vivante de la cour et de la société du Grand Siècle |
Les moralistes§
Tradition typiquement française : des auteurs qui observent les comportements humains avec une lucidité impitoyable.
- La Rochefoucauld (Maximes, 1665) : “Nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés”. L’amour-propre comme moteur caché de toutes les actions humaines
- La Bruyère (Les Caractères, 1688) : portraits satiriques des types sociaux de son époque — l’avare, le distrait, le courtisan, le pédant