Naturalisme (fin XIXe)
Le naturalisme est un mouvement littéraire né en France dans les années 1860-1870, principalement porté par Emile Zola. Il prolonge le réalisme en y ajoutant une ambition scientifique : appliquer la méthode expérimentale à la littérature pour montrer comment l’hérédité et le milieu social déterminent le comportement humain.
Origines et contexte§
Le naturalisme naît dans un contexte de foi dans la science. Trois influences majeures :
- Le positivisme d’Auguste Comte : seuls les faits observables ont une valeur de connaissance
- Le transformisme de Darwin (De l’origine des espèces, 1859) : l’homme est un produit de l’évolution naturelle
- La médecine expérimentale de Claude Bernard (Introduction à la médecine expérimentale, 1865) : Zola transpose directement cette méthode à la littérature
Zola publie Le Roman expérimental (1880), manifeste du mouvement : le romancier est un “expérimentateur” qui place des personnages dans un milieu donné et observe les réactions produites par leur tempérament et leur environnement.
Principes du naturalisme§
| Principe | Explication |
|---|---|
| Déterminisme | L’individu est le produit de son hérédité biologique et de son milieu social. Il n’a pas de libre arbitre absolu. |
| Méthode expérimentale | Le romancier construit un protocole : personnage + milieu + circonstances = comportement prévisible |
| Documentation | L’écrivain mène une enquête de terrain avant d’écrire : visite de mines, abattoirs, grands magasins, quartiers ouvriers |
| Sujets tabous | Misère, alcoolisme, prostitution, violence, maladies, sexualité — rien n’est censuré |
| Style impersonnel | L’auteur s’efface derrière les faits. Pas de jugement moral, pas d’idéalisation |
Emile Zola (1840-1902)§
Zola est le théoricien et le praticien central du naturalisme. Son oeuvre majeure, Les Rougon-Macquart (1871-1893), est un cycle de 20 romans sous-titré “Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire”. Chaque roman suit un membre de la famille Rougon ou Macquart dans un milieu social différent, illustrant les effets de l’hérédité (la “fêlure” familiale) et du milieu.
Romans majeurs du cycle§
| Roman | Milieu | Thème |
|---|---|---|
| La Fortune des Rougon (1871) | Bourgeoisie provinciale | Coup d’Etat de 1851, ambition politique |
| L’Assommoir (1877) | Monde ouvrier parisien | Alcoolisme, misère, déchéance sociale |
| Nana (1880) | Demi-monde, théâtre | Prostitution de luxe, corruption de la bourgeoisie |
| Pot-Bouille (1882) | Bourgeoisie parisienne | Hypocrisie sociale derrière les façades respectables |
| Au Bonheur des Dames (1883) | Grand magasin | Naissance du commerce moderne, écrasement des petits commerces |
| Germinal (1885) | Mines du Nord | Condition ouvrière, grève, lutte des classes |
| La Terre (1887) | Paysannerie | Brutalité du monde rural, obsession de la propriété |
| La Bête humaine (1890) | Chemin de fer | Pulsions meurtrières héréditaires, déterminisme biologique |
| La Débâcle (1892) | Guerre franco-prussienne | Défaite de Sedan, Commune de Paris |
| Le Docteur Pascal (1893) | Médecine | Conclusion du cycle, bilan de l’hérédité familiale |
L’affaire Dreyfus§
En janvier 1898, Zola publie J’accuse…! dans L’Aurore, lettre ouverte au président Félix Faure. Il accuse l’état-major d’avoir condamné le capitaine Dreyfus (officier juif) pour espionnage sur des preuves fabriquées et d’avoir acquitté le vrai coupable (Esterhazy). Cet engagement coûte à Zola une condamnation et un exil en Angleterre, mais contribue à la révision du procès.
Le groupe de Médan§
En 1880, six écrivains publient Les Soirées de Médan, recueil de nouvelles sur la guerre de 1870, manifeste collectif du naturalisme :
| Auteur | Nouvelle | Devenir |
|---|---|---|
| Emile Zola | L’Attaque du moulin | Chef de file du naturalisme |
| Guy de Maupassant | Boule de Suif | Deviendra le maître de la nouvelle française |
| Joris-Karl Huysmans | Sac au dos | Rompra avec le naturalisme pour le symbolisme (A Rebours, 1884) |
| Henry Céard | La Saignée | Restera naturaliste |
| Léon Hennique | L’Affaire du Grand 7 | Théâtre naturaliste |
| Paul Alexis | Après la bataille | Fidèle à Zola jusqu’au bout |
Le groupe se disloque dans les années 1880 : Maupassant refuse l’étiquette, Huysmans rompt publiquement avec le naturalisme.
Naturalisme hors de France§
| Pays | Auteur | Oeuvre |
|---|---|---|
| Portugal | Eça de Queirós | Le Crime du Père Amaro (1875), Les Maia (1888) |
| Italie | Giovanni Verga | Les Malavoglia (1881) — mouvement verismo |
| Allemagne | Gerhart Hauptmann | Les Tisserands (1892) — théâtre naturaliste |
| Etats-Unis | Theodore Dreiser | Sister Carrie (1900) |
| Etats-Unis | Stephen Crane | The Red Badge of Courage (1895) |
| Russie | Maxime Gorki | Les Bas-Fonds (1902) |
Critiques et déclin§
Le naturalisme est attaqué de toutes parts dès les années 1880 :
- Critique esthétique : le “Manifeste des Cinq” (1887) dénonce la grossièreté de La Terre
- Critique philosophique : le déterminisme strict nie la liberté humaine et la dimension spirituelle
- Critique littéraire : le roman “expérimental” est un leurre — l’écrivain choisit ses personnages et ses situations, il ne conduit pas une expérience neutre
- Le symbolisme (Mallarmé, Verlaine) rejette le matérialisme naturaliste au profit du mystère, du symbole et de la musicalité
Le naturalisme en tant qu’école s’éteint vers 1893 (fin des Rougon-Macquart), mais son influence persiste : le réalisme social du XXe siècle, le roman noir américain et le néoréalisme italien lui doivent beaucoup.