Symbolisme (fin XIXe)
Le symbolisme est un mouvement littéraire et artistique né en France vers 1880, en réaction directe contre le naturalisme et le positivisme. Là où le naturalisme décrit le monde matériel avec précision scientifique, le symbolisme cherche à exprimer ce qui est invisible, intérieur, mystérieux — par le symbole, la suggestion et la musique des mots.
Origines§
Le symbolisme émerge d’un rejet :
- Contre le naturalisme : la littérature n’est pas un laboratoire, l’homme ne se réduit pas à son hérédité et son milieu
- Contre le positivisme : la science ne peut pas tout expliquer, il existe une réalité au-delà du visible
- Contre le Parnasse : la poésie ne doit pas être un objet d’orfèvrerie formelle — elle doit exprimer l’âme
Trois précurseurs majeurs ouvrent la voie avant que le mouvement ne se constitue :
- Edgar Allan Poe (traduit par Baudelaire) : la poésie comme accès à un monde surnaturel
- Charles Baudelaire : la théorie des correspondances — les sens communiquent entre eux, le monde visible est le symbole d’une réalité spirituelle
- Richard Wagner : l’idée d’oeuvre d’art totale (Gesamtkunstwerk), fusion de musique, poésie et drame
Le manifeste (1886)§
Le 18 septembre 1886, Jean Moréas publie dans Le Figaro le Manifeste du Symbolisme, qui donne son nom au mouvement. Il y définit le principe central : la poésie symboliste “cherche à vêtir l’Idée d’une forme sensible”. L’Idée (abstraite, invisible) est exprimée à travers le symbole (image concrète, suggestive).
Principes§
| Principe | Explication |
|---|---|
| Suggestion | Ne pas décrire, ne pas nommer : suggérer. Mallarmé : “Nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème” |
| Symbole | L’image concrète est le véhicule d’une idée abstraite. Le cygne de Mallarmé n’est pas un oiseau, c’est le poète prisonnier de l’idéal |
| Musicalité | La poésie doit atteindre l’état de la musique. Verlaine : “De la musique avant toute chose” |
| Synesthésies | Mélange des sens — les sons ont des couleurs, les couleurs ont des parfums (Baudelaire, Correspondances) |
| Vers libre | Libération du vers classique (alexandrin). Rythme intérieur plutôt que métrique fixe |
| Hermétisme | Le poème ne doit pas être immédiatement compréhensible. L’obscurité est un outil de profondeur |
Poètes majeurs§
Charles Baudelaire (1821-1867) — le précurseur§
Baudelaire n’est pas symboliste au sens strict (il précède le mouvement de 20 ans), mais il en pose toutes les fondations. Les Fleurs du Mal (1857) invente la poésie moderne :
- Le spleen : ennui existentiel, conscience douloureuse du temps qui passe
- L’idéal : aspiration vers la beauté, l’infini, l’au-delà du visible
- Les correspondances : “Les parfums, les couleurs et les sons se répondent” — le monde sensible est un “forêt de symboles”
- La modernité : Baudelaire est le premier poète de la ville moderne, de la foule, de la laideur transfigurée en beauté
Condamné pour outrage aux moeurs en 1857, six poèmes sont retirés du recueil (dont Les Bijoux et Lesbos). La condamnation ne sera annulée qu’en 1949.
Paul Verlaine (1844-1896) — la musique§
Verlaine pousse la musicalité du vers à son point extrême. Son Art poétique (1882) est un manifeste implicite du symbolisme :
“De la musique avant toute chose, Et pour cela préfère l’Impair”
Oeuvres majeures : Poèmes saturniens (1866), Fêtes galantes (1869), Romances sans paroles (1874), Sagesse (1880).
Sa vie est marquée par sa relation tumultueuse avec Rimbaud, qui se termine par un coup de revolver à Bruxelles (1873). Verlaine passe deux ans en prison.
Arthur Rimbaud (1854-1891) — la voyance§
Rimbaud est le prodige absolu de la poésie française. A 16 ans, il écrit Le Bateau ivre. A 19, il a terminé toute son oeuvre poétique et ne publiera plus jamais.
Sa théorie du poète voyant (lettres dites “du voyant”, mai 1871) : le poète doit atteindre l’inconnu par un “long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens”. La poésie n’est pas un art — c’est un moyen de connaissance.
| Oeuvre | Date | Caractéristique |
|---|---|---|
| Le Bateau ivre | 1871 | Voyage halluciné, explosion des images |
| Une Saison en enfer | 1873 | Prose poétique autobiographique, crise spirituelle |
| Illuminations | 1874 (pub. 1886) | Poèmes en prose visionnaires, proto-surréalisme |
| Voyelles | 1871 | Synesthésie : “A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu” |
Après 1875, Rimbaud abandonne complètement la littérature. Il devient négociant en Ethiopie et en Arabie. Il meurt à 37 ans à Marseille, amputé d’une jambe.
Stéphane Mallarmé (1842-1898) — l’absolu§
Mallarmé pousse le symbolisme à son point limite : la quête du Livre absolu, de la poésie pure. Son oeuvre est volontairement hermétique — chaque mot est pesé, chaque blanc sur la page a un sens.
Oeuvres majeures : L’Après-midi d’un faune (1876, mis en musique par Debussy), Un coup de dés jamais n’abolira le hasard (1897).
Un coup de dés est révolutionnaire : le texte est dispersé sur la page en typographies variées, créant un poème spatial qui préfigure la poésie concrète du XXe siècle.
Mallarmé tient les “Mardis de la rue de Rome”, salon littéraire où se retrouvent Valéry, Gide, Claudel, Debussy — toute l’avant-garde de la fin de siècle.
Au-delà de la poésie§
Théâtre symboliste§
Le théâtre symboliste rejette le décor réaliste au profit de l’atmosphère, du mythe et de l’intériorité :
- Maurice Maeterlinck : Pelléas et Mélisande (1893), drame de l’inexprimable (mis en opéra par Debussy)
- Auguste Villiers de l’Isle-Adam : Axël (1890), drame philosophique
- Théâtre de l’OEuvre (Aurélien Lugné-Poe) : scène parisienne dédiée au répertoire symboliste
Musique§
Le symbolisme a un lien organique avec la musique. Debussy, Fauré et Satie transposent l’esthétique symboliste en composition : flou tonal, suggestion, atmosphère plutôt que récit.
Peinture§
Gustave Moreau, Odilon Redon, Puvis de Chavannes : peinture du rêve, du mythe, de l’invisible.
Symbolisme européen§
| Pays | Auteurs |
|---|---|
| Belgique | Maurice Maeterlinck, Emile Verhaeren, Georges Rodenbach (Bruges-la-Morte) |
| Russie | Alexandre Blok, Andreï Biely, Valéri Brioussov |
| Allemagne | Stefan George, Hugo von Hofmannsthal, Rainer Maria Rilke |
| Angleterre | W.B. Yeats (dans sa première période), Oscar Wilde (Salomé, écrit en français) |
| Portugal | Eugénio de Castro |
Postérité§
Le symbolisme comme mouvement organisé s’éteint vers 1900, mais son influence est immense :
- Paul Valéry prolonge l’héritage mallarméen dans la première moitié du XXe siècle
- Le surréalisme (Breton, Eluard) hérite de Rimbaud : exploration de l’inconscient, écriture automatique
- La poésie moderne tout entière descend du symbolisme : le vers libre, l’image comme mode de connaissance, le refus de la description plate
- T.S. Eliot et Ezra Pound reconnaissent explicitement leur dette envers les symbolistes français