Les polynômes sont des objets fondamentaux en algèbre. Ils forment un anneau qui possède une structure très riche, analogue à celle de Z\mathbb{Z}, avec une division euclidienne, un PGCD, et une factorisation en irréductibles.

L’anneau K[X]K[X]§

Définition§

Soit KK un corps (Q\mathbb{Q}, R\mathbb{R} ou C\mathbb{C}). Un polynôme à coefficients dans KK est une expression formelle :

P=k=0nakXk=a0+a1X+a2X2++anXnP = \sum_{k=0}^{n} a_k X^k = a_0 + a_1 X + a_2 X^2 + \cdots + a_n X^n

avec akKa_k \in K et an0a_n \neq 0.

Distinction polynôme / fonction polynomiale

Le polynôme PK[X]P \in K[X] est un objet formel (suite de coefficients). La fonction polynomiale P~:xP(x)\tilde{P} : x \mapsto P(x) est une fonction. Sur un corps infini (R\mathbb{R}, C\mathbb{C}), il y a bijection entre les deux. Sur un corps fini, ce n’est plus vrai !

Degré§

Conséquence

K[X]K[X] est un anneau intègre : si PQ=0PQ = 0, alors P=0P = 0 ou Q=0Q = 0.

Opérations§

(K[X],+,×)(K[X], +, \times) est un anneau commutatif unitaire intègre. Ses inversibles sont les polynômes constants non nuls (les éléments de KK^*).

Division euclidienne§

Théorème — Division euclidienne

Soient A,BK[X]A, B \in K[X] avec B0B \neq 0. Il existe un unique couple (Q,R)K[X]2(Q, R) \in K[X]^2 tel que :

A=BQ+Ravecdeg(R)<deg(B)A = BQ + R \quad \text{avec} \quad \deg(R) < \deg(B)
flowchart TD
    A["Diviser A par B"] --> B["Poser la division<br/>comme pour les entiers"]
    B --> C["Diviser le terme de plus haut degré de A<br/>par le terme dominant de B"]
    C --> D["Multiplier B par le résultat<br/>et soustraire de A"]
    D --> E{"deg(reste) < deg(B) ?"}
    E -->|Oui| F["Terminé :<br/>Q = quotient, R = reste"]
    E -->|Non| G["Recommencer avec<br/>le nouveau reste"]
    G --> C
Exemple

Diviser A=X4+2X3X+3A = X^4 + 2X^3 - X + 3 par B=X2+1B = X^2 + 1 :

  • X4÷X2=X2X^4 \div X^2 = X^2 → on soustrait X2(X2+1)=X4+X2X^2(X^2+1) = X^4 + X^2
  • Reste : 2X3X2X+32X^3 - X^2 - X + 3
  • 2X3÷X2=2X2X^3 \div X^2 = 2X → on soustrait 2X(X2+1)=2X3+2X2X(X^2+1) = 2X^3 + 2X
  • Reste : X23X+3-X^2 - 3X + 3
  • X2÷X2=1-X^2 \div X^2 = -1 → on soustrait 1(X2+1)=X21-1(X^2+1) = -X^2 - 1
  • Reste : 3X+4-3X + 4

Résultat : Q=X2+2X1Q = X^2 + 2X - 1, R=3X+4R = -3X + 4.

Racines et factorisation§

Racine d’un polynôme§

Définition

αK\alpha \in K est une racine de PK[X]P \in K[X] si P(α)=0P(\alpha) = 0, c’est-à-dire si (Xα)P(X - \alpha) \mid P.

Multiplicité§

α\alpha est racine de multiplicité m1m \geq 1 si :

(Xα)mPet(Xα)m+1P(X - \alpha)^m \mid P \quad \text{et} \quad (X - \alpha)^{m+1} \nmid P

Autrement dit : P(α)=P(α)==P(m1)(α)=0P(\alpha) = P'(\alpha) = \cdots = P^{(m-1)}(\alpha) = 0 et P(m)(α)0P^{(m)}(\alpha) \neq 0.

Nombre de racines

Un polynôme de degré nn a au plus nn racines comptées avec multiplicité.

Théorème de d’Alembert-Gauss§

Théorème fondamental de l’algèbre

Tout polynôme de degré n1n \geq 1 à coefficients dans C\mathbb{C} admet exactement nn racines dans C\mathbb{C} comptées avec multiplicité.

Autrement dit : C\mathbb{C} est algébriquement clos.

Conséquence : Tout PC[X]P \in \mathbb{C}[X] de degré nn se factorise :

P=ani=1n(Xzi)P = a_n \prod_{i=1}^{n} (X - z_i)

z1,,znz_1, \ldots, z_n sont les racines (avec répétition).

Polynômes irréductibles§

Définition

PK[X]P \in K[X] est irréductible s’il est de degré 1\geq 1 et s’il ne peut s’écrire P=ABP = AB qu’avec deg(A)=0\deg(A) = 0 ou deg(B)=0\deg(B) = 0.

Irréductibles de C[X]\mathbb{C}[X]§

Les seuls irréductibles sont les polynômes de degré 1 : aX+baX + b avec a0a \neq 0.

Irréductibles de R[X]\mathbb{R}[X]§

Ce sont :

Factorisation dans R[X]\mathbb{R}[X]

Tout PR[X]P \in \mathbb{R}[X] se factorise en produit de polynômes de degré 1 et de degré 2 à discriminant négatif. Les racines complexes viennent par paires conjuguées : si zz est racine, alors zˉ\bar{z} aussi.

Relations coefficients-racines (Viète)§

Pour P=anXn+an1Xn1++a0P = a_n X^n + a_{n-1}X^{n-1} + \cdots + a_0 de racines x1,,xnx_1, \ldots, x_n :

{x1+x2++xn=an1an\[8pt]i<jxixj=an2an\[8pt]x1x2xn=(1)na0an\begin{cases} x_1 + x_2 + \cdots + x_n = -\dfrac{a_{n-1}}{a_n} \[8pt] \displaystyle\sum_{i < j} x_i x_j = \dfrac{a_{n-2}}{a_n} \[8pt] x_1 x_2 \cdots x_n = (-1)^n \dfrac{a_0}{a_n} \end{cases}
Cas du degré 2

Pour P=aX2+bX+cP = aX^2 + bX + c de racines x1,x2x_1, x_2 :

x1+x2=ba,x1x2=cax_1 + x_2 = -\frac{b}{a}, \quad x_1 x_2 = \frac{c}{a}

PGCD et PPCM de polynômes§

La division euclidienne permet de définir le PGCD par l’algorithme d’Euclide, exactement comme dans Z\mathbb{Z}.

Théorème de Bézout (version polynomiale)

Soient A,BK[X]A, B \in K[X] non tous nuls. Alors :

PGCD(A,B)=D    U,VK[X],AU+BV=D\text{PGCD}(A, B) = D \iff \exists U, V \in K[X], \quad AU + BV = D
Attention

Le PGCD est défini à constante multiplicative près. On le normalise souvent en polynôme unitaire (coefficient dominant = 1).

Fractions rationnelles§

Définition§

Une fraction rationnelle est un quotient F=PQF = \dfrac{P}{Q} avec P,QK[X]P, Q \in K[X], Q0Q \neq 0.

L’ensemble des fractions rationnelles K(X)K(X) est un corps (le corps des fractions de K[X]K[X]).

Décomposition en éléments simples§

Théorème

Toute fraction rationnelle F=P/QF = P/Q avec deg(P)<deg(Q)\deg(P) < \deg(Q) se décompose de manière unique en somme d’éléments simples.

flowchart TD
    A["F = P/Q"] --> B{"deg P ≥ deg Q ?"}
    B -->|Oui| C["Division euclidienne<br/>F = E + R/Q avec deg R < deg Q"]
    B -->|Non| D["Factoriser Q"]
    C --> D
    D --> E["Écrire la décomposition<br/>avec des coefficients indéterminés"]
    E --> F["Déterminer les coefficients"]
    F --> G["Méthode 1 : Multiplier et identifier"]
    F --> H["Méthode 2 : Valeurs particulières"]
    F --> I["Méthode 3 : Limite en ∞<br/>pour le terme de plus haut degré"]

Sur C\mathbb{C}§

Si Q=a(Xzi)miQ = a \prod (X - z_i)^{m_i}, alors :

PQ=E(X)+ik=1miλi,k(Xzi)k\frac{P}{Q} = E(X) + \sum_i \sum_{k=1}^{m_i} \frac{\lambda_{i,k}}{(X - z_i)^k}

Sur R\mathbb{R}§

On a en plus des éléments simples de seconde espèce :

αX+β(X2+bX+c)kavec Δ=b24c<0\frac{\alpha X + \beta}{(X^2 + bX + c)^k} \quad \text{avec } \Delta = b^2 - 4c < 0
Exemple

Décomposer F=1X21=1(X1)(X+1)F = \dfrac{1}{X^2 - 1} = \dfrac{1}{(X-1)(X+1)} :

F=AX1+BX+1F = \frac{A}{X-1} + \frac{B}{X+1}
  • X=1X = 1 : A=12A = \frac{1}{2}

  • X=1X = -1 : B=12B = -\frac{1}{2}

1X21=121X1121X+1\frac{1}{X^2 - 1} = \frac{1}{2} \cdot \frac{1}{X-1} - \frac{1}{2} \cdot \frac{1}{X+1}

Interpolation de Lagrange§

Théorème

Étant donnés n+1n+1 points (x0,y0),,(xn,yn)(x_0, y_0), \ldots, (x_n, y_n) avec les xix_i deux à deux distincts, il existe un unique polynôme PP de degré n\leq n tel que P(xi)=yiP(x_i) = y_i pour tout ii.

La formule explicite est :

P(X)=i=0nyij=0 jinXxjxixjP(X) = \sum_{i=0}^{n} y_i \prod_{\substack{j=0 \ j \neq i}}^{n} \frac{X - x_j}{x_i - x_j}

Les polynômes Li(X)=jiXxjxixjL_i(X) = \prod_{j \neq i} \frac{X - x_j}{x_i - x_j} sont les polynômes de Lagrange : ils vérifient Li(xj)=δijL_i(x_j) = \delta_{ij}.

Exemple

Trouver PP de degré 2\leq 2 tel que P(0)=1P(0) = 1, P(1)=0P(1) = 0, P(2)=3P(2) = 3.

L0=(X1)(X2)(01)(02)=(X1)(X2)2L_0 = \frac{(X-1)(X-2)}{(0-1)(0-2)} = \frac{(X-1)(X-2)}{2}
L1=X(X2)1(12)=X(X2)L_1 = \frac{X(X-2)}{1 \cdot (1-2)} = -X(X-2)
L2=X(X1)21=X(X1)2L_2 = \frac{X(X-1)}{2 \cdot 1} = \frac{X(X-1)}{2}
P=1L0+0L1+3L2=(X1)(X2)2+3X(X1)2=2X22X+1P = 1 \cdot L_0 + 0 \cdot L_1 + 3 \cdot L_2 = \frac{(X-1)(X-2)}{2} + \frac{3X(X-1)}{2} = 2X^2 - 2X + 1

Exercices types§

Exercice 1 — Division euclidienne

Effectuer la division euclidienne de X43X2+2X^4 - 3X^2 + 2 par X2X+1X^2 - X + 1.

Solution : Q=X2+X3Q = X^2 + X - 3, R=2X+5R = 2X + 5.

Exercice 2 — Factorisation

Factoriser P=X41P = X^4 - 1 dans R[X]\mathbb{R}[X] puis dans C[X]\mathbb{C}[X].

Dans R\mathbb{R} : P=(X1)(X+1)(X2+1)P = (X-1)(X+1)(X^2+1)

Dans C\mathbb{C} : P=(X1)(X+1)(Xi)(X+i)P = (X-1)(X+1)(X-i)(X+i)

Exercice 3 — Décomposition en éléments simples

Décomposer F=X(X1)2(X+1)F = \dfrac{X}{(X-1)^2(X+1)}.

Solution : F=1/2(X1)2+1/4X11/4X+1F = \dfrac{1/2}{(X-1)^2} + \dfrac{1/4}{X-1} - \dfrac{1/4}{X+1}

À retenir§

Les points clés
  1. Division euclidienne dans K[X]K[X] : analogue à celle dans Z\mathbb{Z}
  2. d’Alembert-Gauss : tout polynôme de degré nn a exactement nn racines dans C\mathbb{C}
  3. Irréductibles de R[X]\mathbb{R}[X] : degré 1 ou degré 2 avec Δ<0\Delta < 0
  4. Les racines complexes de polynômes réels viennent par paires conjuguées
  5. La décomposition en éléments simples est l’outil clé pour intégrer des fractions rationnelles